• L'esprit de la règle

    « Les Bordelais se sont appropriés la Cité des Civilisations du Vin. »
    (Jean-Pierre Stahl, sur francetvinfo.fr, le 29 juin 2015)
     

     

    FlècheCe que j'en pense


    En ce qui concerne l'appropriation des règles d'accord du participe passé, cela laisse encore à désirer, semble-t-il... Peu gouleyants, les grands crus grammaticaux ? Il faut bien reconnaître que nombreux sont les usagers qui, d'ordinaire, restent en carafe devant le participe passé d'un verbe pronominal. Le cas de s'approprier, pour le moins épineux, risque de ne pas les réconcilier avec les chausse-trap(p)es de la langue française.

    Selon Littré, s'approprier (quelque chose) signifie « [l']approprier à soi, [en] usurper la propriété ». Le participe approprié, traité comme s'il était conjugué avec avoir au lieu d'être, ne peut donc s'accorder avec son complément d'objet direct que si ce dernier le précède : « La maison qu'ils se sont appropriée mais Ils se sont approprié la maison » (Bescherelle pratique) ; « Elle s'est approprié les livres qu'on lui avait prêtés » (Dictionnaire du français, Josette Rey-Debove) ; « Une personne qui s'approprie (ou s'est approprié) le bien d'autrui » (Dictionnaire historique de la langue française, Alain Rey) ; « Les idées qu'elle s'est appropriées » (Hanse) ; « chose qu'on s'est appropriée » (TLFi, à l'entrée « appropriation ») ; et autres exemples du même tonneau.

    Mais voilà que cette analyse communément admise est mise à mal par de nombreux spécialistes (Cerquiglini, Julaud, Lenoble-Pinson, Wilmet, pour ne citer que ceux qui ont le plus de bouteille), pour qui la recherche d'un complément d'objet direct par la méthode habituelle est impossible, dans ce cas précis, sauf à altérer le sens de la tournure pronominale. Selon eux, s'approprier ne peut en effet signifier « approprier à soi », puisque le verbe approprier a le sens usuel de « adapter à, rendre propre à » (approprier son langage à son public), alors qu'il prend à la forme pronominale celui, sensiblement différent, de « s'attribuer le bien d'autrui, souvent de manière indue ; prendre possession de ; faire sien » (s'approprier un héritage, une découverte, une idée). Partant, le participe passé approprié, à la voie pronominale, est censé s'accorder avec le sujet : « Les satellites se sont aujourd'hui appropriés le ciel » (Marc Wilmet).

    Oserai-je inviter les partisans des deux camps à mettre un peu d'eau dans leur vin ? Car enfin, si l'on en croit le Dictionnaire historique de la langue française, le verbe approprier − emprunté du latin appropriare, dérivé de proprius, « propre » − est bien apparu comme transitif au sens d'« attribuer (quelque chose) à quelqu'un en propre » (1), avant de prendre la valeur de « faire bien (quelque chose) », d'où « rendre propre à une fin, adapter à un usage ». Certes, le sens originel ne s'est conservé, dans la langue usuelle, que dans le pronominal s'approprier − ce qui fait dire à nos empêcheurs d'accorder en rond que s'approprier n'est pas l'équivalent d'approprier à soi −, mais les emplois d'approprier au sens d'« attribuer », bien que vieillis, ont le mérite d'exister (2). Aussi l'analyse de Littré me semble-t-elle admissible − et avec elle, l'accord du participe passé avec son complément d'objet direct antéposé −, en souvenir du sens ancien d'approprier.

    Pour autant, le malaise n'en est pas moins réel et, pour en revenir à notre affaire − puisqu'il n'aura échappé à personne que s'approprier (la Cité des civilisations du vin) n'a pas tant le sens de « se l'attribuer, en usurper la propriété » que celui, figuré, de « prendre possession des lieux » (« s'y repérer », voire « en tirer profit ») −, on ne saurait balayer d'un revers de manche le fossé sémantique qui sépare, par exemple, ces deux constructions d'approprier : « Il a été convenu que le premier preneur supporterait les frais nécessaires pour approprier les lieux loués à l'exercice de son industrie » (Code civil, 1719) et « En parcourant sans cesse la terre, il s'était, en quelque façon, approprié les lieux » (Bon-Joseph Dacier, 1802).

    Qu'en pense l'Académie ? Bien malin qui pourrait le dire au vu des exemples (bouchonnés) prudemment laissés à l'infinitif ou au présent de l'indicatif à l'entrée « approprier » de la neuvième édition de son Dictionnaire. Mieux vaut se rendre prestement au mot « oligarque » pour se faire une idée : « Dans la Russie post-communiste, on appelle oligarques ceux qui se sont approprié les richesses nationales lors des privatisations. » Inutile de lever nos verres pour autant : ne trouve-t-on pas dans les archives de la vénérable institution cet extrait d'un discours donné en 2002 par une Hélène Carrère d'Encausse mi-figue, mi-raisin : « C'est pour cela que toute l'Europe se l'est approprié il y a trois siècle », en parlant de « notre langue » ? C'est le bouquet ! Que peut bien justifier cette invariabilité, je vous le demande ? Gageons que le front du stagiaire qui a retranscrit ledit discours sur le site Internet de l'Académie a pris, pour longtemps, une teinte lie-de-vin.

    Mais qu'importe l'accord, plaideront les plus indulgents d'entre nous, pourvu qu'on ait l'ivresse de la règle...

     

    (1) « Apropriier les biens comuns » (Reclus de Molliens, 1209), « Car jamais ne l'apropriasse / A moy par si faite maniere » (Guillaume de Machaut, vers 1349).

    (2) En voici quelques exemples glanés sur la Toile : « Faire cesser les misères que sa compassion lui approprie » (Guez de Balzac, XVIIe siècle), « La charité leur [= les bienheureux esprits] approprie l'universalité des dons de tout le corps » (Bossuet, XVIIe siècle), « Elles ont un chyle qui leur approprie leurs alimens » (mémoire de Dupont de Nemours sur la vie des plantes, XVIIIe siècle), « Comment lui [= l'appoggiature] approprie-t-on le quart de la note ? » (traduction de la Grammaire musicale de Bonifazio Asioli, 1840), « La sainte Eglise [...] lui approprie ces paroles des Proverbes » (Jean-André Barbier, 1867), « La plupart du temps, ces vues sont anonymes et les auteurs qu'on leur approprie ne sont en fait que les auteurs des compilations cosmographiques » (Revue archéologique de Bordeaux, 2006).

    Remarque 1 : Rien d'étonnant, dans ces conditions, à ce que les auteurs soient aussi partagés que les grammairiens sur la question : « Les père et mère les éloignent du canton qu'ils se sont appropriés » (Buffon, XVIIIe siècle), « La langue anglaise s’est appropriée notre vieux mot de désappointement » (Isabelle de Montolieu, 1821), « [Les roys] se sont appropriés les duchés » (Jean-Alexandre Buchon, 1836), « L'écriture journalistique s'est appropriée cette règle » (Benoît Grevisse, 2008), « Le verlan, que les adolescents se sont appropriés depuis les années 1980 » (Encyclopédie Larousse en ligne, à l'entrée « Le français moderne »), mais « Ils se sont approprié un dépôt » (Jean-François Regnard, 1705), « Leur cadence, qu'il s'est appropriée » (Girault-Duvivier, 1830), « La famille s'est approprié cette terre en y plaçant ses morts » (Fustel de Coulanges, 1864), « [...] dont l'Église s'est approprié certaines parties » (Huysmans, 1884), « Rien à voir avec la pénalité que le vocabulaire du rugby s'est appropriée » (Philippe Delerm, 2013), « Au début des années 1980, de très nombreux groupes britanniques se sont approprié le style soul » (Encyclopédie Larousse en ligne, à l'entrée « The Pale Fountains »).

    Remarque 2 : On notera que Littré mentionne un emploi réfléchi − et aujourd'hui vieilli − de s'approprier au sens de « se conformer à, se mettre à la portée de ». Est-il besoin de préciser que, dans ce cas, l'accord n'est pas sujet à débat : Les maîtres se sont appropriés à leurs élèves ?

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Les Bordelais se sont approprié la Cité des civilisations du vin (selon Littré, Bescherelle, Hanse et l'Académie).

     

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  • Commentaires

    1
    Philippe
    Samedi 5 Novembre 2016 à 13:33

    Bonjour,

    D'abord, je voudrais vous remercier de vous être penché aussi savamment sur ce problème ("épineux", en effet) Je viens de parcourir votre article sur l'accord du participe passé de ce verbe... Je penche toujours du côté de la règle mais je me demande si cela ne risque pas "d'accrocher le regard", puisque les deux cas sont employés en Littérature... Bref : L'option "avec accord" ne fait-il pas loi aujourd'hui? Si c'est le cas, beaucoup de lecteurs pourraient bien considérer cela comme une faute.

    Cordialement

    Philippe

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