• L'échappé(e) belle

    L'échappé(e) belle

    « Ce court texte, qu'il faut chercher aux dernières pages de la Pléiade, imprimé en caractères minuscules, est un éblouissement, une brèche lumineuse, une échappé belle hors des fantômes moroses et grandiloquents agités dans les autres conférences » (à propos de Nos amis les saints, conférence prononcée par Bernanos en avril 1947 à Tunis).

    (Max Milner, dans Exil, errance et marginalité dans l'œuvre de Georges Bernanos, paru en 2004 aux éditions Presse Sorbonne Nouvelle) 
     

    FlècheCe que j'en pense


    À force de tergiverser sur l'accord du participe passé, il était écrit que la graphie du nom dérivé finirait par nous échapper.

    Le sujet mérite quelque explication : le participe passé du verbe échapper est à l'origine de deux formes substantivées : l'une est considérée comme un synonyme vieilli d'« évadé » (un échappé de prison, une échappée de l'asile) ; l'autre, exclusivement féminine comme le souligne son e final, désigne à l'origine l'action de s'échapper d'un lieu, puis d'échapper à ses obligations en partant pour une promenade, un bref voyage (un provincial qui fait une échappée à Paris, au sens d'« escapade ») et, par métonymie, un espace étroit laissé libre à la vue ou au passage (une échappée de vue, de soleil ; l'échappée d'une cour), d'où le sens figuré de « bref moment » (des échappées de génie) que l'on retrouve dans la locution adverbiale par échappées (« par intervalles »). Mais c'est surtout dans le sport cycliste que notre échappée a fait florès, pour décrire l'action de prendre de l'avance sur ses poursuivants : Remporter l'étape après une échappée solitaire, une longue échappée, une... belle échappée.

    Sans doute en est-on venu, par simple inversion, à passer de la belle échappée (qu'il s'agît de l'escapade ou de la « fulgurance » intellectuelle ou sportive) à l'échappée belle, dont la force évocatrice et poétique finit par marquer les (beaux) esprits. Quand Anna Gavalda, à la suite de nombreux auteurs, intitule son livre L'Échappée belle, elle nous signifie que ses personnages fuient leurs obligations – un mariage de famille, délaissé pour une virée dans la campagne tourangelle –, idée entièrement contenue dans le substantif échappée qui n'a donc aucun besoin de s'adjoindre les services de belle plus que de n'importe quel autre adjectif. Mais l'attelage plaît et son succès se marque définitivement dans l'édition 2013 de Larousse qui, au terme d'une belle échappée devant Robert et l'Académie, l'enregistre comme nouvelle locution avec la définition suivante : « Échappée belle, escapade, virée dans un endroit agréable que l'on découvre ; fait d'avoir évité de justesse un danger, de l'avoir échappé belle ; incursion surprenante d'une personne (artiste, magistrat, etc.) dans un domaine, qui révèle un monde, une atmosphère peu connus : L'échappée belle d'un juge dans le domaine de la corruption. »

    L'échappée belle, version Larousse : un cycliste qui joint l'utile (semer le peloton pour échapper de justesse à un danger) à l'agréable (en profiter pour faire une virée en terre inconnue) ? Voilà qui donne à la nouvelle recrue des allures de fourre-tout sémantique. Toujours est-il qu'à l'idée d'escapade dans un endroit agréable est venue s'ajouter celle, a priori inconciliable, d'évitement d'un danger imminent, ainsi que le note le professeur de droit Michel Massé : « En français moderne, une échappée belle signifie plutôt que l'on vient d'"échapper de justesse à un danger". »

    La référence à l'expression familière il l'a échappé belle n'est sans doute pas étrangère à ce glissement sémantique... ainsi qu'aux déboires orthographiques de notre auteur. Il est en effet couramment admis (1) (par Grevisse, Thomas, Rey, l'Académie) que, dans cette dernière locution qui signifie « échapper de justesse à un danger », le pronom l' désignait à l'origine une balle qui, bien que belle (c'est-à-dire facile à renvoyer, dans le langage du jeu de paume), en vient à être manquée (« échappée », conformément à l'ancien emploi transitif du verbe). Partant, aux temps composés échappé devrait s'écrire au féminin, comme l'exige la règle d'accord du participe passé avec avoir. Force est de constater que c'est le masculin qui a fini par s'imposer (2) : Grevisse voit dans ce que Littré tient pour « une irrégularité » la marque d'« un ancien usage, selon lequel le participe restait invariable quand il ne terminait pas la proposition » ; d'autres spécialistes avancent que le pronom l' a d'autant plus facilement pris la valeur de neutre que l'allusion sportive n'était plus perçue et que le mot belle pouvait s'entendre au sens de « bellement, de belle façon » (3), de « bel » (4) ou de « bien » (5). Quelle que soit l'explication avancée, le fait est que ladite expression est aujourd'hui figée dans son improbable graphie, propice à toutes les interprétations comme à tous les écarts.

    Belle échappée, échappée belle, (il l'a) échappé belle... Il ne vous aura pas échappé qu'une confusion était inévitable.

    (1) Pour Paul Falk, ce sont plus précisément les expressions la faillir belle, la manquer belle, la bailler belle qui ressortissent au langage du jeu de paume et qui auraient servi de modèle à l'échapper belle. À moins qu'il ne faille considérer cette dernière comme un emprunt de l'italien L'ho scampata bella, où le participe passé scampata n'est pas sans évoquer le nom scappata, qui signifiait « erreur » au XVIe siècle. Hoggi l'ho scappata ben bella (Gregorio Leti, 1585).

    (2) Les deux accords furent pourtant en concurrence dès l'apparition de l'expression : « Je l'ay rechappé belle » (Jodelle, 1552) ; « Ils l'avoient, non pas si belle mais si mortelle et sanglante eschappée » (Carloix, vers 1570) ; « Les tyrans bien souvent l'ont eschappé belle » (Bodin, 1580) ; « Ils louerent Dieu de l'avoir eschappee si belle » (Bandello, 1591) ; « l'ayant si belle eschappee » (Loyseau, 1614) ; « Il l'a eschappé belle » (Oudin, 1640) ; « La médecine l'a échappé belle » (Molière, 1666), etc. Du reste, certains auteurs modernes continuent de privilégier l'accord au féminin : « Au fond il l'avait échappée belle » (Aragon, 1936).

    (3) « Il l’a échappé belle doit s’analyser ainsi : il l’a (le malheur) échappé belle, c’est-à-dire d’une belle manière ou bellement » (Quitard, 1842).

    (4) « Nous l'avons échappé bel » (Danet, 1683).

    (5) « Au XVe [siècle] on disait "qui belle l'eschappa", "belle" ayant ici la signification de "bien" avec un sous-entendu de soulagement dû à la proximité du danger évité de justesse » (Georges Planelles).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Une échappée belle hors des fantômes moroses et grandiloquents.

     

    « Faire-part(s)Des tapettes brut(es) de décoffrage »

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