• Je (dis)pense, donc je suis

    « L’Etat a intérêt à évoluer "pour être présent là où il est le plus irremplaçable" et à "se désengage[r] des fonctions" pour lesquelles il est devenu dispensable. »
    (Bertrand Bissuel, sur lemonde.fr, le 14 avril 2015) 

     

    FlècheCe que j'en pense


    L'adjectif dispensable, que l'Académie n'a toujours pas jugé... indispensable de reconnaître (1), figure bien dans le Littré et dans les dictionnaires usuels, mais comme terme de droit, avec le sens de « pour lequel on peut accorder une dispense ; qui est susceptible d'obtenir une dispense » (2) : « un cas non dispensable » (Du Bellay) ; « ces vœux [dont celui de chasteté] sont dispensables par l'autorité paternelle ou épiscopale » (Clément Villecourt). Rien à voir, convenons-en, avec le propos de notre journaliste.

    Le Dictionnaire historique de la langue française, dans son édition de juin 2012, semble pourtant catégorique : « dispensable (XIVe s.) reste limité à [cet] usage juridique, contrairement à son antonyme préfixé en in- », entendez le plus courant indispensable. Mais voilà qu'au sein de la même maison d'édition − on n'est jamais trahi que par les siens − le Robert illustré 2013 (paru en mai 2012) vient contredire son confrère en enregistrant également le sens étendu de « dont on peut se passer ». C'est que grande est la tentation − notamment dans le domaine de l'audiovisuel, allez savoir pourquoi − d'employer dispensable par opposition à indispensable. Jugez-en plutôt : « Un [épisode] dispen­sable qui sera sans doute le dernier » (Voici) ; « en raison d'une 3D dispensable » (L'Express) ; « sympathique mais dispensable comédie » (Télérama) ; « Il a un film dispensable à son actif » (Le Figaro) ; « un film dispensable » (AlloCiné) ; « des biens matériels, pour la plupart éminemment dispensables » (Fanny Chiarello) ; « de clichés à la douzaine en dispensables généralités » (Eric Naulleau).

    Plusieurs remarques s'imposent. D'abord, voilà un adjectif qui − n'en déplaise à l'Académie et à Féraud (selon lequel « indispensable est très bon, mais il n'en est pas de même de dispensable ») − n'est pas moins régulièrement formé sur dispenser que son antonyme. Aussi a-t-on du mal à comprendre pourquoi les Immortels s'obstinent à lui refuser l'hospitalité. « Une création régulière ne constitue pas nécessairement une faute », avance avec quelque apparence de raison le lexicologue Jean Pruvost. Ensuite, l'extension de sens entérinée par le Robert − et dans laquelle les mauvais esprits ne manqueront pas de voir l'influence de l'anglais dispensable − ne date pas d'hier. Alexandre Devred, dans sa nouvelle La Famille Perlin, écrivait déjà en 1855, à propos du premier chapitre : « Aussi l'aurais-je supprimé si je l'eusse trouvé dispensable »... en prenant soin de préciser dans une note de bas de page : « Le mot n'est pas reconnu par l'Académie française. Je le maintiens cependant comme traduisant mieux ma pensée. » On gardera enfin à l'esprit que l'adjectif indispensable a d'abord signifié « dont on ne peut être dispensé par l'Église », puis «  dont on ne peut se dispenser, à quoi l'on ne peut se soustraire », avant de passer dans l'usage courant avec le sens dérivé de « qui est absolument nécessaire, dont on ne peut se passer ». Partant, pourquoi irait-on refuser à dispensable une évolution sémantique depuis longtemps accordée à indispensable ? Dupré conclut prudemment : « Il ne paraît pas impossible d'employer [dispensable] au sens de : "dont on peut se dispenser", puisqu'on emploie : indispensable dans le sens opposé. »

    Être respectueux de la langue ne dispense pas d'être souple d'esprit...

    (1) Le bougre se trouve pourtant − un comble ! − dans Les Sentiments de l'Académie française sur la tragi-comédie du Cid (1638) de Jean Chapelain : « S'ils estoient homonyme et que leur définition fust diverse, leur proximité seroit aucunement dispensable, mais ces deux termes estant une mesme chose en nom et en signification, il eust esté mieux à propos de les esloigner l'un de l'autre. »

    (2) Rappelons ici qu'une dispense est une autorisation donnée par une autorité (spécialement ecclésiastique) qui décharge d'une obligation.

    Remarque : Il va sans dire que ceux qui le souhaitent pourront toujours préférer au suspect dispensable les irréprochables accessoire, inutile, secondaire, superflu, etc.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La même chose ?

     

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