• Interpel(l)er

    Reconnaissons-le d'emblée : le verbe interpeller pose quelques problèmes d'orthographe et de prononciation.

    Si l'on s'en tient à sa graphie traditionnelle, il prend deux l à l'infinitif comme dans toutes ses conjugaisons :

    Les suspects ont été interpellés.

    Ils se sont interpellés sur des sujets variés (emploi pronominal).

    Il en résulte que ce verbe doit se prononcer inter-pèlé et conserver le son è à tous les temps (comme exceller, rebeller). Ce qui fut longtemps le cas... jusqu'à ce que l'usage favorise la prononciation e par analogie avec le verbe appeler, formé sur le même radical latin (pellare).

    Afin de rendre la graphie cohérente avec la prononciation, le Conseil supérieur de la langue française, en accord avec l'Académie française, a comme il se doit cru pertinent de proposer, lors des Rectifications orthographiques de 1990, la suppression d'un l de l'infinitif : interpeler.

    On peut légitimement s'étonner de cette initiative. Car alors pourquoi ne pas appliquer le même traitement aux verbes desceller (briser le sceau ou le scellement) et desseller (décharger de sa selle) ? Respectivement orthographiés desceler et desseler, ils se prononceraient désormais [désselé]... sans plus pouvoir être distingués du verbe déceler (« découvrir, remarquer ») !

    Fort heureusement, il ne s'agit là que d'une proposition : les deux graphies sont donc aujourd'hui admises (les puristes conservant l'othographe et la prononciation classiques). Du reste, l'Académie elle-même, interpellée à ce sujet, ne semble pas vouloir prendre parti :

    « Interpeller conserve traditionnellement ses deux l, et la prononciation par è qui en résulte, tout au long de sa conjugaison ; la variante récente interpeler a été introduite dans la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie française. »

    Attention cependant : dans tous les cas, lorsque la forme se termine par un e muet, la consonne est doublée et le e se prononce è (comme dans la conjugaison du verbe appeler).

    AppelerInterpeler (son e) ou Interpeller (son è).

    Il appelleIl interpelle (consonne doublée et son è, dans tous les cas).

    Nous appelonsNous interpelons (son e) ou Nous interpellons (son è).

    Séparateur de texte

    Remarque 1 : L'Académie attire notre attention sur le fait que le verbe interpeller ne signifie justement pas « attirer l'attention, faire réfléchir », mais « adresser brusquement la parole à quelqu'un pour l'interroger ou le prendre à partie » ; par conséquent, son emploi dans cet évènement m'interpelle est impropre. On s'en serait douté... Selon le contexte, on pourra dire avantageusement : cela m'intéresse, me fait réfléchir, me motive, me révolte, m'intrigue, m'incite à agir, attire / retient mon attention, etc. Du reste, le verbe interpeller ne peut avoir pour sujet qu'un nom de personne, pas un nom de chose.

    Comparez : Un journaliste m'interpelle sur cet évènement (= m'interroge → correct) et Cet évènement m'interpelle (= me fait réfléchir → incorrect).

    Remarque 2 : En raison du doublement de la consonne l, pelle et Montpellier se prononcent également avec le son è.

    Interpeller

    ... et s'attire les foudres de l'Académie !
    (Livre de l'abbé Pierre, éditions Apostolat des Éditions)

     

    « DilemmeAccord après "un des... qui", "un de ces... qui" »

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  • Commentaires

    1
    Egg'
    Mardi 18 Novembre 2014 à 23:13

    Bonjour,

    Article intéressant. Je vous signale une faute : "Du reste, l'Académie elle-même, interpellée à ce sujet, ne semble pas vouloir prendre partie". "Parti" sans "e", ce serait mieux...

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    2
    Mardi 18 Novembre 2014 à 23:52

    C'est l'histoire de l'arroseur arrosé... Merci de votre vigilance !

    3
    Astoms
    Mercredi 4 Mars 2015 à 20:54

    Négatif les gars ! "Prendre à partie" s'écrit bien avec un "e" à "partie"; à ne pas confondre avec "prendre parti (pour quelqu'un ou quelque chose, par exemple)

    4
    Mercredi 4 Mars 2015 à 23:17

    Euh, oui, c'est exactement ce que nous disons : prendre parti mais prendre à partie. Nous sommes tous d'accord.

    5
    Nini92
    Jeudi 5 Mars 2015 à 14:17

    Bonjour,

    Nous nous prenons la tête avec mes collègues sur cette phrase.

    Une personne qui évoque les perspectives de collecte du verre :

    Je ne suis donc pas certain que nous aurons les volumes suffisants 

    ou Je ne suis donc pas certain que nous ayons les volumes suffisants.

     

    Merci

    6
    Jeudi 5 Mars 2015 à 18:52

    La règle est la même que pour le verbe croire : à la forme négative ou interrogative, le verbe de la subordonnée peut être au subjonctif ou à l'indicatif (voire au conditionnel), sans réelle nuance de sens (même si Girodet note que, le subjonctif, en principe, renforce la nuance de doute). Hanse donne ainsi comme exemples : "Il n'est pas certain qu'il soit venu (qu'il est venu, qu'il viendra, qu'il viendrait si on le lui demandait). Est-on certain qu'il viendra, qu'il ait l'intention de venir ?"

    7
    Michel JEAN
    Vendredi 6 Mars 2015 à 11:05

    B, dans le Sud et à la Maternelle, la Maitresse pronnonçait trés bien :je part demain à MONtpai:llier pour Montp(e)llier!!!

    8
    Chambaron
    Jeudi 19 Janvier à 01:39

    Bien que rarement évoquée, cette rectification de 1990 me semble être l'une des plus pertinentes. D'une part, il s'agit d'un mot extrêmement courant : dans l'ambiance policière contemporaine, pas de jour sans interpellation. D'autre part, le changement de prononciation dans le public est réel : je n'entends vraiment jamais « interp[è]ller ». Enfin, il n'y a pas d'obstacle étymologique et cela met fin à une indécision permanente pour tous ceux qui cherchent à écrire correctement.

    Maintenir sous perfusion la graphie ancienne me semble donc aussi inutile que nocif. On entretient l'idée d'une langue écrite souvent aberrante ce qui ne facilite pas l'apprentissage et le respect. Comme correcteur, j'ai adopté par défaut la graphie rectifiée calquée sur « appeler » et cela se passe très bien avec auteurs et éditeurs.

    Rappelons qu'au titre de l'adaptation de l'écrit à la prononciation, les rectifications de 1990 amènent la modification des accents de 289 mots selon mon décompte : beaucoup de formes conjuguées de verbes certes, mais aussi des mots de tous les jours comme allègement, crèmerie, cèleri, évènement, règlementaire ou sècheresse. Au-delà des vaines querelles idéologiques habituelles, j'aimerais savoir qui trouve à y redire et pourquoi tant de prescripteurs de la bonne langue soutiennent encore des graphies obsolètes.

    Votre site, merveille de goût et d'équilibre, est largement suivi. Ne pouvez-vous donc parfois prendre des positions un tantinet plus tranchées ?

    9
    Michel GOURGEOT
    Mercredi 11 Octobre à 00:07

    Je suis perplexe à propos d'une graphie dite « obsolète » en comparant les sons

    de ces deux exemples :

    les événements récents 

    l'avènement de Philippe Auguste

     

     

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