• Interpel(l)er

    Reconnaissons-le d'emblée : le verbe interpeller pose quelques problèmes d'orthographe et de prononciation.

    Si l'on s'en tient à sa graphie traditionnelle, il prend deux l à l'infinitif comme dans toutes ses conjugaisons :

    Les suspects ont été interpellés.

    Ils se sont interpellés sur des sujets variés (emploi pronominal).

    Il en résulte que ce verbe doit se prononcer inter-pèlé et conserver le son è à tous les temps (comme exceller, rebeller). Ce qui fut longtemps le cas... jusqu'à ce que l'usage favorise la prononciation e par analogie avec le verbe appeler, formé sur le même radical latin (pellare).

    Afin de rendre la graphie cohérente avec la prononciation, le Conseil supérieur de la langue française, en accord avec l'Académie française, a comme il se doit cru pertinent de proposer, lors des Rectifications orthographiques de 1990, la suppression d'un l de l'infinitif : interpeler.

    « Cette audacieuse initiative est aussi intelligente et opportune que celle qui consisterait à aligner demain la prononciation des verbes desceller [« briser le sceau ou le scellement »] et desseller [« décharger de sa selle »] sur celle de déceler [« découvrir, remarquer »], au détriment de la clarté et de la précision de notre langue », ironise Jacques Capelovici.

    Empressons-nous de préciser qu'il ne s'agit là que d'une proposition : les deux graphies sont donc aujourd'hui admises (les puristes conservant l'orthographe et la prononciation classiques). Du reste, l'Académie elle-même, interpellée à ce sujet, ne semble pas vouloir prendre parti :

    « Interpeller conserve traditionnellement ses deux l, et la prononciation par è qui en résulte, tout au long de sa conjugaison ; la variante récente interpeler a été introduite dans la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie française. »

    Attention cependant : dans tous les cas, lorsque la forme se termine par un e muet, la consonne est doublée et le e se prononce è (comme dans la conjugaison du verbe appeler).

    AppelerInterpeler (son e) ou Interpeller (son è).

    Il appelleIl interpelle (consonne doublée et son è, dans tous les cas).

    Nous appelonsNous interpelons (son e) ou Nous interpellons (son è).

    Séparateur de texte

    Remarque 1 : L'Académie attire notre attention sur le fait que le verbe interpeller ne signifie justement pas « attirer l'attention, faire réfléchir », mais « adresser brusquement la parole à quelqu'un pour l'interroger ou le prendre à partie » ; par conséquent, son emploi dans cet évènement m'interpelle est impropre. On s'en serait douté... Selon le contexte, on pourra dire avantageusement : cela m'intéresse, me fait réfléchir, me motive, me révolte, m'intrigue, m'incite à agir, attire / retient mon attention, etc. Du reste, le verbe interpeller ne peut avoir pour sujet qu'un nom de personne, pas un nom de chose.

    Comparez : Un journaliste m'interpelle sur cet évènement (= m'interroge → correct) et Cet évènement m'interpelle (= me fait réfléchir → incorrect).

    Remarque 2 : En raison du doublement de la consonne l, Montpellier doit également se prononcer avec le son è de pelle, si l'on en croit Jacques Capelovici. Force est pourtant de constater, sur le terrain, que l'hésitation est plutôt entre le son eu et le son é...

    Interpeller

    ... et s'attire les foudres de l'Académie !
    (Livre de l'abbé Pierre, éditions Apostolat des Éditions)

     

    « DilemmeAccord après "un des... qui", "un de ces... qui" »

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  • Commentaires

    1
    Egg'
    Mardi 18 Novembre 2014 à 23:13

    Bonjour,

    Article intéressant. Je vous signale une faute : "Du reste, l'Académie elle-même, interpellée à ce sujet, ne semble pas vouloir prendre partie". "Parti" sans "e", ce serait mieux...

    2
    Mardi 18 Novembre 2014 à 23:52

    C'est l'histoire de l'arroseur arrosé... Merci de votre vigilance !

    3
    Astoms
    Mercredi 4 Mars 2015 à 20:54

    Négatif les gars ! "Prendre à partie" s'écrit bien avec un "e" à "partie"; à ne pas confondre avec "prendre parti (pour quelqu'un ou quelque chose, par exemple)

    4
    Mercredi 4 Mars 2015 à 23:17

    Euh, oui, c'est exactement ce que nous disons : prendre parti mais prendre à partie. Nous sommes tous d'accord.

    5
    Nini92
    Jeudi 5 Mars 2015 à 14:17

    Bonjour,

    Nous nous prenons la tête avec mes collègues sur cette phrase.

    Une personne qui évoque les perspectives de collecte du verre :

    Je ne suis donc pas certain que nous aurons les volumes suffisants 

    ou Je ne suis donc pas certain que nous ayons les volumes suffisants.

     

    Merci

    6
    Jeudi 5 Mars 2015 à 18:52

    La règle est la même que pour le verbe croire : à la forme négative ou interrogative, le verbe de la subordonnée peut être au subjonctif ou à l'indicatif (voire au conditionnel), sans réelle nuance de sens (même si Girodet note que, le subjonctif, en principe, renforce la nuance de doute). Hanse donne ainsi comme exemples : "Il n'est pas certain qu'il soit venu (qu'il est venu, qu'il viendra, qu'il viendrait si on le lui demandait). Est-on certain qu'il viendra, qu'il ait l'intention de venir ?"

      • LeMarrakchi
        Samedi 7 Mars à 22:03

         

        Bonjour Monsieur Marc,

         

        Pardonnez-moi mais votre réponse ne correspond pas exactement à la demande de Nini92 car de fait ses 2 phrases ont un sens différent selon l’emploi du futur ou du subjonctif présent telles que construites, et d'ailleurs je me demande même pourquoi il/elle s’interroge avec ses collègues puisque la signification apparaît clairement (en tout cas pour moi) :

        - au sujet de « Je ne suis donc pas certain que nous aurons les volumes suffisants » cette question au futur implique les volumes de la collecte à venir, c’est-à-dire que la matière première requise n’est pas encore récupérée, ou pas en totalité, et le doute porte sur les capacités à récupérer la globalité requise.

         

        - par contre, avec « Je ne suis donc pas certain que nous ayons les volumes suffisants », avec ce subjonctif présent le locuteur fait référence à de la matière première déjà présente, en stock —si l'assertion était clairement affirmative, le vrai temps/mode serait le présent de l'indicatif "je suis donc certain que nous avons les volumes suffisants''— et c'est ce stock qui risque de ne pas correspondre aux volumes demandés…

        ... et le cas échéant une collecte de complément peut être envisagée et alors à son sujet il pourra/il pourrait être dit « Je ne suis donc pas certain que nous aurons les volumes suffisants (pour ‘’faire la maille’’ avec le stock existant afin de satisfaire à la demande initiale) ». 

         

         

        Cordiales salutations.      

    7
    Michel JEAN
    Vendredi 6 Mars 2015 à 11:05

    B, dans le Sud et à la Maternelle, la Maitresse pronnonçait trés bien :je part demain à MONtpai:llier pour Montp(e)llier!!!

    8
    Chambaron
    Jeudi 19 Janvier 2017 à 01:39

    Bien que rarement évoquée, cette rectification de 1990 me semble être l'une des plus pertinentes. D'une part, il s'agit d'un mot extrêmement courant : dans l'ambiance policière contemporaine, pas de jour sans interpellation. D'autre part, le changement de prononciation dans le public est réel : je n'entends vraiment jamais « interp[è]ller ». Enfin, il n'y a pas d'obstacle étymologique et cela met fin à une indécision permanente pour tous ceux qui cherchent à écrire correctement.

    Maintenir sous perfusion la graphie ancienne me semble donc aussi inutile que nocif. On entretient l'idée d'une langue écrite souvent aberrante ce qui ne facilite pas l'apprentissage et le respect. Comme correcteur, j'ai adopté par défaut la graphie rectifiée calquée sur « appeler » et cela se passe très bien avec auteurs et éditeurs.

    Rappelons qu'au titre de l'adaptation de l'écrit à la prononciation, les rectifications de 1990 amènent la modification des accents de 289 mots selon mon décompte : beaucoup de formes conjuguées de verbes certes, mais aussi des mots de tous les jours comme allègement, crèmerie, cèleri, évènement, règlementaire ou sècheresse. Au-delà des vaines querelles idéologiques habituelles, j'aimerais savoir qui trouve à y redire et pourquoi tant de prescripteurs de la bonne langue soutiennent encore des graphies obsolètes.

    Votre site, merveille de goût et d'équilibre, est largement suivi. Ne pouvez-vous donc parfois prendre des positions un tantinet plus tranchées ?

    9
    Michel GOURGEOT
    Mercredi 11 Octobre 2017 à 00:07

    Je suis perplexe à propos d'une graphie dite « obsolète » en comparant les sons

    de ces deux exemples :

    les événements récents 

    l'avènement de Philippe Auguste

     

     

    10
    jmj
    Mardi 23 Juillet 2019 à 10:51

    Bonjour,

    Je ne comprends pas la remarque  concernant les verbes desceller et seller : il me semble que, contrairement au verbe interpeler ou interpeller, il n'y a aucune considération de prononciation qui pourrait conduire à une modification de leur orthographe ; à ma connaissance ils se prononcent couramment avec une phonie d'accent grave.

      • Mardi 23 Juillet 2019 à 12:59

        Les spécialistes peinent à s'accorder sur la prononciation de desceller : dè-cè-lé (Littré), dé-cél-é ou dé-cè-lé (Hanse), dé-cé-lé (Larousse et Robert).

    11
    Rafael E.
    Jeudi 6 Février à 16:41
    Une langue ne s'écrit pas comme elle se prononce. Même le sanskrit, une merveille de rigueur, n'échappe pas à la règle.
    Ceci pour pointer du doigt l'orthographe de "événement", écrit "évènement" dans le texte de ce (très bon) petit article sur.. variations autour de "interpeller".
    Aujourd'hui les 2 orthographes (événement et évènement) sont admises.. mais n'est-il pas préférable d'écrire "événement" ?
      • Jeudi 6 Février à 17:41

        Il s'agit là de la graphie retenue dans la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie.
        Voir à ce sujet cet article.

    12
    LeMarrakchi
    Samedi 7 Mars à 05:10

    Bonjour,

     

     

     

    Concernant la prononciation de Montpellier  vous dites dans la Remarque 2 :

     

    « En raison du doublement de la consonne lpelle et Montpellier se prononcent également avec le son è », 

    … je ne sais pas si c'est votre propos ou si vous rapportez là une affirmation entendue/lue mais pour la ville est-ce la prononciation théorique, c’est-à-dire telle qu’elle devrait être ?... ou bien la réelle ? Car pour la 1ère option permettez, comme disait Coluche, je m’inscris en faux (car c’est le seul endroit où l’on m’accepte !), oui en faux contre cette assertion vu que, pour être moi-même un méridional ‘’voisin’’ de Montpellier, je peux vous affirmer que l’on ne dit pas le son ou phonème [è] mais [eu] voire [é] prononcé par certains locaux, soit approximativement pour le nom complet [ monpeulié ] et [ monpélié ], et d'ailleurs la mamie Wikipédia que je n'aime pas citer comme référence –j'y suis un contributeur-correcteur et hors les fautes sur la forme je vois de belles ''bêtises'' sur le fond !– mentionne également ces 2 prononciations (précision que j'ignorais et que j'ai découverte en  faisant un simple contrôle). Et si l’on y regarde de plus près le son è affirmé ne peut convenir pour 2 raisons :

     

    1) dans la prononciation locale il va à l’encontre de la logique phonétique méridionale, pour ‘’nous’’ qui avons du mal à distinguer les terminaisons du futur -ai [é] de celles du conditionnel -ais [è], nous qui prononçons le lait comme le lé [lé], nous qui ne différencions pas prêt (= préparé, disposé) ou prêt (d'argent) ou près (= à proximité) de prés (= prairies) !

     

    2) dans le simple exercice de prononciation du supposé è, l’enchaînement de ce son avec l’articulation du phonème liquide [ li ] ( = lli ) uni à [ é ] ( = er) crée une belle difficulté articulatoire, et il n’est que d’essayer pour s’en convaincre (=> [ monpèlié ] –à moins de prononcer le dernier phonème [ è ] au lieu de [ é ] c’est-à-dire avec un degré d’ouverture similaire [ monpèliè ], ce qui pour le coup serait une totale anomalie car le groupe er est toujours articulé [ é ]–, alors que [ monpeulié ] et [ monpélié ] ne posent aucun problème.

     

     

    Cordialement

     

      • Samedi 7 Mars à 11:54

        Je vous remercie de ces précisions.
        Il s'agit en fait de la position de Jacques Capelovici (Guide du français correct), précision que je viens d'ajouter à l'instant dans la remarque 2.

    13
    Michel Jean
    Samedi 7 Mars à 12:19

    Quand on sait qu’à seulement vingt kilomètres les accords des accents changent radicalement pour le Golfe du Lion du peut-être aux effets météo de micro-climats clairement démontrés sur les sur de nombreuses hormones du cerveau dès le plus jeune âge. Comment savoir qu’elle est la meilleure prononciation qui nous permet d’exprimer toute nôtre empathie ? Impossible.

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