• Histoire de ne pas se voiler la face...

    « Le domestique recouvrit la vue deux jours plus tard, grâce aux soins du bon docteur Duraffort. »
    (Jean-Paul Malaval, dans son livre La Villa des térébinthes, paru chez Calmann-Lévy) 

     

     
    FlècheCe que j'en pense


    Pauvre passé simple, sur lequel achoppent même nos écrivains !

    La confusion entre les paronymes recouvrir (« couvrir de nouveau ou entièrement ») et recouvrer (« rentrer en possession de ; acquérir de nouveau une chose qu'on avait perdue ») n'est évidemment pas étrangère à cette entorse à la conjugaison. À en croire Littré, elle ne date pas d'hier : « L'usage, au XVIIe siècle, avait tellement confondu recouvert et recouvré que Ménage [à la suite de Vaugelas] admettait qu'on pouvait se servir indifféremment de l'un ou de l'autre avec le sens de recouvré. » Et le lexicographe de citer Malherbe : « N'y en a-t-il pas eu qui, pour être tombés en cœur de l'hiver dans une rivière, ont recouvert leur santé [...] ? » À la vérité, l'abus ne portait pas seulement sur les participes passés (1) et sévissait déjà au siècle précédent. Ainsi Louis XII écrivait-il en 1513 « [qu']il ait été naguaires mal disposé d’une maladie nommée la petite verolle, dont à présent, graces à Dieu, il est recouvert » (au lieu de recouvré, employé au sens de « délivré, guéri » aujourd'hui sorti d'usage). On lit encore, dans le Gargantua (1534) de Rabelais : « Je n'ai peu recouvrir ni aultour ni tiercelet » et, à quelques lignes d'intervalle, « J'ay recouvert un gentil levrier » ; dans les Deux dialogues du nouveau français italianisé (1579) d'Henri Estienne : « Les mesmes vous diront, J'ai recouvert cela au lieu de dire, J'ai recouvré cela » ; dans le Recueil des Dames (vers 1580) de Brantôme : « Adieu : vous avez perdu une occasion que vous ne recouvrirez jamais » ; dans le Second livre des bergeries de Juliette (1592) de Nicolas de Montreux :  « j'ay perdu mon bien, et l'espérance que je pouvois avoir de recouvrir le salaire de mes travaux passés » et « un forfaict qui ne peut estre recouvert ny effacé » ; dans Zaïde (1671) de Madame de La Fayette : « Les vaisseaux furent revenus d'Afrique avant que Zaïde eût recouvert sa santé » ; dans les Mémoires (1675-1677) du cardinal de Retz : « Il avoit recouvert la jambe » (à propos d'un estropié) ; et, un siècle plus tard, dans Le grand vocabulaire français (1770) : « Guérir [...] signifie recouvrir la santé. » L'Académie, quant à elle, attendit la cinquième édition (1798) de son Dictionnaire pour recouvrer ses esprits et recommander de réserver la forme recouvert au seul verbe recouvrir : « On a dit autrefois Recouvert, pour signifier Recouvré. On dit encore proverbialement en ce sens, Pour un perdu, deux recouverts. Il vaut mieux dire Recouvrés. »

    Si l'emploi abusif du participe recouvert semble désormais appartenir au passé (2), il n'est pas rare, encore de nos jours, de voir les autres formes de recouvrer contaminées − un comble pour un verbe du premier groupe ! − par celles de recouvrir (lequel, cela va sans dire, se conjugue comme couvrir). Jugez-en plutôt : « Elle ne recouvrit ses sens que sur la première marche » (Mauriac), « Quand il recouvrit ses sens » (Frison-Roche), « Quand je recouvris la vue, la fille avait disparu de la vitrine » (Jean-Baptiste Rossi), « Puis, passé l'hébétude, Matthieu recouvrit l'usage de son patois » (Philippe Bouin), « le miracle de sœur Marie-Agnès, qui recouvrit l'usage de ses jambes » (Thierry Ottaviani), « l'invalide recouvrirait l'usage de ses jambes » (Jean-Michel Riou), « il s'était fait diplomate, pensant recouvrir la liberté d'écrire ce qu'il voulait vraiment » (Pia Petersen), « Recouvrir la liberté » (Gilbert Sinoué), « Il fut détenu encore quelques mois puis il recouvrit la liberté » (Amadou Koné), « Le roi recouvrit la santé » (Yves-Marie Bercé), « une malade proche de la mort recouvrit la santé » (Jean-Yves Leloup), « Il ne recouvrira la santé qu'en 1856 » (Michel Vernus), « Je recouvris mes forces » (Jeanne Faivre d'Arcier), « Tout à coup, les gradins recouvrirent leurs forces » (William Navarrete), « L'important était que Kuang Hsu recouvrît ses forces » (Isaure de Saint Pierre), « afin que la France recouvrît sa souveraineté politique » (Frédéric Schiffter). La confusion est d'autant plus grande que recouvrer, d'un usage nettement moins courant que recouvrir, possède, il est vrai, quelques formes en commun avec ce dernier (au présent et à l'imparfait de l'indicatif : il recouvre la santé, il recouvre un fauteuil de tissu), en plus d'un même nom dérivé (recouvrement).

    Les deux verbes n'ont pourtant rien à voir, au regard de l'étymologie : recouvrir vient du latin cooperire (« couvrir entièrement ») et recouvrer, de recuperare (« rentrer en possession de » et, au figuré, « ramener à soi »). Ce dernier, apparu dans notre lexique au XIe siècle, est d'ailleurs présenté comme la forme populaire issue de l'évolution phonétique du latin recuperare, lequel a également donné récupérer quelque trois cents ans plus tard. Selon Jules Gilliéron, « récupérer, formation sémantiquement superflue, [serait né] du besoin de suppléer à la confusion de recouvrir et de recouvrer et plus particulièrement de recouvert et de recouvré ; mais récupérer n'a pas éteint recouvrer en français [...] et il y a eu pour recouvrer retour à une tradition rassainie. » Aussi s'efforcera-t-on, afin de ne pas doucher l'optimisme de ce distingué linguiste suisse, de ne pas employer recouvrir pour recouvrer. Histoire d'éviter de se couvrir de ridicule !

    (1) Hanse a beau laisser entendre que, du temps de Vaugelas, « les deux verbes étaient encore nettement distincts à l’infinitif », rien n'est moins sûr : « Recouvrir est employé constamment par Rabelais pour recouvrer, et recouvert, pour recouvré, note ainsi le lexicographe Louis Barré. Cette confusion se trouve dans tous les écrivains de son époque. » On peut encore citer le Dictionnaire de l'ancienne langue française de Godefroy : « Recouvrir s'est dit par confusion avec recouvrer. »

    (2) Le barbarisme se trouve encore chez Jules Verne : « De fait, quelques mois plus tard, le jeune comte avait recouvert la raison. »

     

    Remarque : Au sens de « regagner, ravoir », recouvrer disparaît, dans la langue usuelle, au profit de retrouver : retrouver la raison, la liberté, la vue, etc. Rien que de très prévisible, aux yeux de Dupré : « La langue tend à résoudre cette "collision homonymique" [entre recouvrer et recouvrir], comme elle le fait souvent, en remplaçant recouvrer par d'autres verbes comme son doublet savant récupérer et surtout retrouver » (en raison d'une proximité graphique et sémantique évidente). Le bougre ne perdure plus guère que dans le registre soutenu (« Il recouvra la raison quand on eut retrouvé sa femme », Thomas) ou dans son sens spécial de « encaisser, percevoir en retour » (recouvrer une somme, les impôts).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Le domestique recouvra la vue.

     

    « Des subtilités en héritageOuverture d'esprit »

    Tags Tags : , , , , , ,
  • Commentaires

    1
    Michel JEAN
    Lundi 14 Décembre 2015 à 15:34

    Bonjour M. Marc, comme c'est bizare! utiliser une/cette similitude du radical principal pour ces deux verbes alors que la source étymologique pourtant les différencies totalement. Merci. Bye. Mich.

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :