• Histoire d'au-cuns

    Histoire d'au-cuns

    « D'aucuns linguistes et amateurs de mots ont fourmillé d'inventivité pour tenter de recoller les morceaux de cet arbre étymologique. »
    (Alice Develay, sur lefigaro.fr, le 30 décembre 2017)

     

      FlècheCe que j'en pense

     
    Curieuse, assurément, cette formulation trouvée sous la rubrique consacrée à la langue française du site du Figaro. Car enfin, les spécialistes sont unanimes : d'aucuns, en français moderne, est un pronom, pas un adjectif (comme le donne à penser l'absence de virgules encadrant le groupe « linguistes et amateurs de mots ») ! Seulement voilà : à force de présenter le bougre comme un équivalent archaïque de certains (1) − qui, lui, peut être adjectif ou pronom, comme chacun sait −, il était écrit que d'aucuns finiraient par le placer directement devant un nom. Pas de quoi crier à la faute pour autant : le phénomène, renseignements pris, n'aurait rien que de très conforme à l'histoire du mot. 

    En ancien français, nous dit-on, aucun est un indéfini de valeur exclusivement positive − conformément à son étymologie : le latin supposé al(i)cunu, altération de aliquem unum (« un certain ») −, qui s'emploie, surtout au singulier, comme pronom (au sens de « quelqu'un, une personne quelconque ») ou comme adjectif (au sens de « quelque, un quelconque ») : (emploi pronominal) « Si alcuns d'els » (La Passion du Christ dite de Clermont, Xe siècle), « Si alcuns crieve l'oil a l'altre [...]. Si alcun jethed les chatels [...] » (Lois de Guillaume le Conquérant, XIe siècle), « Alcuns s'aparchut que [...] » (Les Quatre livres des Rois, XIIe siècle), « Il em prisent aucuns [= quelques-uns], et les autres ochisent [= tuèrent] » (Geoffroy de Villehardouin, XIIe siècle) ; (emploi adjectival) « Mais mult est ke la pense d'un alcun eveske deguastet la spessece [= épaisseur] des cures » (Dialogues de saint Grégoire, XIIe siècle), « Senz muement d'aucon voleir » (Chronique des ducs de Normandie, XIIe siècle), « E alcune feiz [= une certaine fois] lur dist » (Les Quatre livres des Rois, XIIe siècle) (2).

    À partir du XIIIe siècle, la forme plurielle se répand (avec le sens de « quelques-uns », « quelques, plusieurs ») et se combine à l'occasion, comme adjectif ou plus communément comme pronom, avec l'article défini pour servir en quelque sorte de nom de nombre indéterminé (3) : (emploi adjectival) « Et disoient les aucuns anciens qui ramentevoient le temps passé » (Jean Froissart, vers 1390), « Les aucuns espreviers se perchent tout droit » (Le Ménagier de Paris, 1394), « Les aucuns saiges se sont bien sceu servir des plus apparens » (Philippe de Commynes, vers 1490) ; (emploi pronominal) « Li aucun des homes si voelent dire, que [...] (Philippe de Beaumanoir, 1283), « Et les alcuns dient que [...] » (Jean d'Outremeuse, XIVe siècle), « Or regardèrent les nobles d'Angleterre, les aucuns et non pas tous » (Jean Froissart, vers 1390), « Li aucuns vendent ce qu'il ont, / Li autre[s] encor pies en font » (Moralité des sept péchés mortels, XIVe siècle), « Les aucunes des plus aperceües / S'en retraient » (Christine de Pisan, 1399), « Les aucuns sont mors et roidiz » (François Villon, 1461), « Et disposerent les aucuns de leurs consciences » (Philippe de Commynes, vers 1490), « Car les aulcuns disoyent que [...]. Les aultres gens scavans disoyent que [...], mais les aulcunes d'entre elles disoyent que [...] » (Rabelais, 1532), et encore au XVIIe siècle, où le tour fait déjà figure d'archaïsme : « Certains mots, caractères, brevets, / Dont les aucuns ont de très bons effets » (La Fontaine, 1666). Dans la foulée apparaît la forme plurielle d'aucuns, qui se développe (comme pronom et comme adjectif) avec le même sens positif, particulièrement dans des emplois partitifs : « D'aucuns sont qui [...] » (Renart le contrefait, XIVe siècle), « Sy en y eust il d'aulcuns qui paz ne se sauverent » (Le Roman du comte d'Artois, 1453), « Nous avons bien veu d'aucuns qui n'ont mye faict ainsi » (Antoine de La Sale, 1456), « Et se trouvoit conseillé par d'aucuns » (Philippe de Commynes, vers 1490), « Mais on pourra dire, ce que d'aucuns des supérieures facultez vont disant, que [...] » (Pierre de la Ramée, 1562), « A d’aucuns c’est un pur estude grammairien » (Montaigne, 1572), « La douceur et tollerance dont j'ay cy-devant usé envers d'aucuns » (Charles IX, 1574), « Il y en a d’aucunes qui prennent des maris seulement pour se tirer de la contrainte de leurs parents » (Molière, 1673). Les attestations de d'aucuns en emploi adjectival datent, pour l'essentiel, du XVIe siècle et de la première moitié du XVIIe siècle : « Mais d'aucuns membres dou procès / Me moustreroient les excès » (Guillaume de Machaut, 1349), « Mais nonobstant les cruautez dessusdictes en eschapperent à l'ayde de d'aucuns nobles hommes six ou sept des religieux de ladicte abbaye » (Enguerrand de Monstrelet, avant 1453), « Le curé de Brou, lequel en d'aucuns lieux ha esté nommé curé de Briosne » (Bonaventure Des Périers, avant 1544), « Voilà la bonne religion que d'aucuns moines tiennent » (Nicolas de Troyes, à partir de 1535), « Lequel lors courroucé contre d'aucuns Lorrains » (Claude Fauchet, avant 1602), « D'aucuns mauricauds passent bien les blonds en beauté » (Pierre de Bourdeille, avant 1614), « La stupidité que d'aucunes personnes ont à l'endroit des images » (René Gaultier, 1621), « Un nom qui a été autrefois et est encore en d'aucunes villes si passionnément envié ! » (Charles Sorel, 1623). Au mitan du XVIIe siècle, déjà, cet usage commence à se perdre (4) ; ainsi Molière écrit-il dans la première édition (1662) de L'École des femmes : « Ce que d'aucuns maris souffrent paisiblement », avant de remplacer d'aucuns par quelques dans la seconde (1663). On assiste en effet à cette époque à la régression de tous les emplois de aucun au pluriel (aucuns, les aucuns, d'aucuns) au profit de quelques, quelques-uns dans les énoncés positifs (5), à mesure que s'établit, au singulier, son sens négatif et moderne de « nul, pas un », apparu (au XIVe siècle ?) à la faveur de son association de plus en plus fréquente avec la particule ne ou avec la préposition sans (6).

    En français contemporain, la répartition d'emploi est désormais la suivante : aucun est un indéfini (adjectif plus souvent que pronom) de valeur négative qui ne s’utilise qu’au singulier (à de rares exception près [7]) dans des énoncés comportant la particule ne ou la préposition sans, tandis que le sens positif ne survit plus guère que dans le pluriel d’aucuns (plus rarement aucuns [8]) − lequel s'est maintenu à l'écrit en se spécialisant dans les emplois pronominaux (surtout en position de sujet [9]) − et dans les phrases d'interrogation ou de doute (Croyez-vous que le pouvoir ait aucun charme pour moi ? Je doute qu'il ait aucune intention de payer ses dettes. Il doute qu'aucun d'eux vienne ce soir. Je ne crois pas qu'aucun puisse y parvenir). Mais gageons qu'il se trouvera toujours quelques esprits férus d'archaïsme pour vouloir imiter le Verlaine des Poètes maudits : « Certaines naïvetés, d'aucunes ingénuités de style pourraient heurter parfois nos préjugés d'écrivain visant l'impeccable. » Cela ne fait... aucun doute.
     

    (1) Comparez les définitions données par les ouvrages de référence : « Certains, certaines gens » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie), « Quelques-uns, certains, plusieurs » (TLFi, Office québécois de la langue française, Colignon), « Certains, plusieurs » (Robert), « Quelques-uns, certains » (Grevisse, Bescherelle) et, mieux, « Quelques-uns » (Larousse, Thomas), « Quelques personnes » (Girodet), « Certaines personnes, plusieurs personnes » (Portail linguistique du Canada).

    (2) Rappelons qu'en ancien français alcun (aucun) se déclinait comme suit : alcu(e)ns (aucuns) au cas sujet masculin singulier, alcun (aucun) au cas régime masculin singulier, alcune (aucune) au féminin singulier ; les formes alquant (cas sujet masculin), alquans (cas régime masculin), alquantes (féminin) ont pu un temps faire office de pluriel.

    (3) Sur le modèle de l'ancienne forme plurielle alquant (du latin aliquantus), qui s'employait déjà avec ou sans article, respectivement au sens de « un certain nombre » et de « certains, quelques-uns » : « Alquanz d'espades degollar, / Et los alquanz fai escorcer » (La Passion du Christ dite de Clermont, Xe siècle), « Alquant i vont, alquant se font porter » (La Vie de saint Alexis, XIe siècle), « Alquant aiment le sen e plusur la folie ; / Li alquant aiment Deu, Sathan les plusurs guie » (La Vie de saint Thomas le martyr, XIIe siècle).

    (4) Ledit emploi est encore attesté au XIXe siècle chez Barbey d'Aurevilly : « Des secrets qu'ont d'aucunes personnes et qu'on appelle des sorts parmi nous » (1852), chez Verlaine (1888) et chez Louis-Prosper Claudel : « D'aucuns passages m'ont paru admirables, d'autres... je m'abstiens de t'en parler » (lettre à son fils Paul Claudel, 1891).

    (5) Dans sa Grammaire française rapportée à l'usage du temps (1632), Antoine Oudin avoue préférer dire il y a quelques personnes plutôt que il y a aucunes personnes.

    (6) Selon Krystoffer Nyrop, « l'emploi fréquent de aucun dans des expressions négatives a eu pour résultat de transporter le sens négatif de l'expression sur le pronom lui-même ; c'est un cas de contagion sémantique, pareil à celui que nous avons observé en parlant de personne et de rien » (Grammaire historique de la langue française, 1925). René Georgin ne dit rien d'autre, quoique sur un ton plus savoureux : « Aucun, le plus souvent accompagné de ne, a fini par prendre une valeur négative, comme un bonbon égaré dans un sac à main de dame prend à la longue un goût de parfum » (Problèmes quotidiens du langage, 1966).

    (7) Voir à ce sujet le billet Aucuns.

    (8) « Comme aucuns le prétendaient » (George Sand, 1853), « Aucuns t'appelleront une caricature » (Charles Baudelaire, 1861), « Cette ville méconnue par aucuns qui font consister son charme dans quelques quartiers neufs » (Francis Jammes, 1921) font écho à ces vers de La Fontaine : « Plusieurs avaient la tête trop menue / Aucuns trop grosse, aucuns même cornue », « Phèdre était si succinct qu'aucuns l'en ont blâmé ». L'Académie signale encore la forme sans d' dans la neuvième édition de son Dictionnaire : « Pronom indéfini au pluriel. Aucuns (vieilli) ou d'aucuns (litt.), certains, certaines gens. Généralement employé comme sujet. Aucuns, d'aucuns prétendent que j'ai inventé cette histoire. »

    (9) D'aucuns se trouve plus rarement en position de complément : « La bosse des affaires est si prononcée chez d'aucuns [que...] » (Francis Ambrière, 1946), « L'étude de la langue et du style, qui peut paraître à d'aucuns d'une technicité ardue et d'un intérêt minuscule [...] » (René Georgin, 1957), « Un temps dont le prophétisme cacophonique paraîtra à d'aucuns annoncer bien des paroxysmes du nôtre » (Georges Cesbron, 1977), « On peut croire que, pour d'aucuns, les scènes de liesse célébrant la victoire eurent un goût amer » (Guillaume de Fonclare, 2010), « Les aides successives et efficaces envers d'aucuns d'entre nos camarades » (Jean-Michel Chaumont, 2017). Il apparaît même, de façon exceptionnelle (et avec une nuance ironique ?), comme substantif sous la plume de Verlaine : « Plane au-dessus de tes rancunes / Contre ces d'aucuns et d'aucunes. »

    Remarque 1 : Quelle est la nature du d' de d'aucuns ? s'interrogent les linguistes Sophie Prévost et Catherine Schnedecker dans l'article Aucun : évolution du français médiéval au français moderne (2004). S'agit-il « d’une préposition devenue "déterminant" suite à une réanalyse [de de + aucun en d'aucun, dans des contextes ambigus (construction directe/indirecte)] ? S’agit-il du déterminant partitif ou de la forme dite affaiblie du déterminant indéfini des » ? D'aucuns font le constat que « quand de se trouvait devant les, on contractait naturellement ces deux mots en des : Il estoit bien venu [être bien venu de quelqu'un = être bien accueilli par lui] des femmes de bas estat, et aussi des aucunes [= de les aucunes] des plus grandes de Rome (Louis XI). Dans ce cas, cependant, on construisait aucuns précédé de la préposition de au lieu de des, lorsque ce mot était employé dans le sens partitif : D’aucuns qui avoient premier loué le voyage, le blasmoient (Commynes) » (Courrier de Vaugelas, 1872). Albin de Chevallet y voit plutôt le résultat d'une ellipse : « [Au XVIe siècle,] on disait : D'aucuns racontent que César lui pardonna, comme nous disons : d'autres racontent que... La construction pleine est il en est, ou il y en a de ce nombre, de cette classe, etc. aucuns (quelques-uns) qui racontent que César lui pardonna » (Origine et formation de la langue française, 1857).

    Remarque 2 : En français moderne, le pronom féminin d'aucunes est assez rare : « Si parmi vous, pourtant, d'aucunes / Le comprenaient différemment [...] » (Alphonse Daudet, 1858), « D'aucunes, parmi ses canotières, sont charmantes » (Huysmans, avant 1883), « D'aucunes voisinent, font des visites, passent d'une terrasse à l'autre » (Paul Arène, 1884), « Et cela pour diverses raisons : d'aucunes sont de nature économique [...]. D'autres raisons sont de nature culturelle » (Michel Foucault, 1979), « Mon rez-de-chaussée que d'aucuns, et surtout d'aucunes, trouvent riquiqui » (Béatrix Beck, 1998), « D'aucuns et d'aucunes, parmi les fidèles sur qui il pouvait encore compter, avaient l'air de le considérer comme un moderne et le regardaient avec méfiance » (François Taillandier, 2010). Quant à la graphie d'aucun(e) (sans la marque du pluriel), il s'agit d'une faute qui se répand jusque dans des ouvrages spécialisés : « Mais d'aucun parmi les enseignants résistent » (Préparer le concours de CPE, Hachette Éducation, 2017) et sous des plumes avisées : « D'aucun prétendent qu'à un moment quelconque [...] » (Philippe Videlier, 2012).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    D'aucuns, linguistes et amateurs de mots, ont fourmillé d'inventivité.
    D'aucuns ont fourmillé d'inventivité.
    Des linguistes et des amateurs de mots ont fourmillé d'inventivité.

     

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