• Fils de batare

    « Eurovision(s), tel est le nom donné au premier débat jamais organisé entre les candidats à la présidence de la Commission européenne. Un évènement tellement historique et peu prometteur en termes d'audience qu'il est diffusé sur LCP, LCI et Itélé. On s'attend à bailler aux corneilles, mais on est plutôt heureusement surpris.  »
    (Anne Fulda, sur lefigaro.fr, le 16 mai 2014)  

     
    Le grand bâilleur de Lequeu (photo Wikipédia)

     

    FlècheCe que j'en pense

    On ne le répètera jamais assez : mieux vaut y regarder à deux fois avant d'ouvrir la bouche. C'est que le latin batare (ou badare), qui relève d'une onomatopée imitant le bruit du bâillement, a donné naissance à deux verbes, en français, que l'usager a eu tôt fait de confondre, à cause d'une quasi-homophonie doublée d'une proximité de sens : bâiller (notez l'accent circonflexe, sur le a et non sur le i, qui marque la contraction des deux premières voyelles de l'ancienne forme baaillier) et bayer (variante de béer).

    Au sens propre, déjà, la distinction entre les deux frères siamois n'est pas chose aisée : le premier désigne l'action d'« ouvrir la bouche sous l'effet de la fatigue, de la faim, de l'ennui » ; le second, l'état de « rester la bouche ouverte » (d'étonnement, d'envie, de curiosité). Comparez : Bâiller à se décrocher la mâchoire et « une foule (...), les yeux en l'air, bayant devant la façade monumentale du Bonheur des Dames » (Zola). Mais les ennuis commencèrent véritablement le jour où l'on s'avisa d'employer lesdits verbes au figuré : bayer, qui évolua de l'idée de « bouche bée » vers celle de « désirer ardemment », fut concurrencé par bâiller, qui faisait florès au sens de « soupirer après, aspirer à ». De quoi contribuer à entretenir la confusion, jusque dans les rangs de nos meilleurs auteurs : « C'est l'image de ceux qui bâillent aux chimères » (La Fontaine) ; « jusqu'aux bâilleurs les plus inconnus, tout était invité, retenu » (Saint-Simon) ; « ça bâille après l'amour, comme une carpe après l'eau sur une table de cuisine » (Flaubert) ; « Quand tu seras là à bâiller aux corneilles » (Huysmans).

    D'aucuns ont pu penser que la prononciation serait d'une aide précieuse. Las ! rares sont les usagers qui font sentir la différence entre le a long et fermé et son homologue bref et ouvert. D'où la remarque de Littré : « Il serait à désirer que la prononciation [du verbe bayer] fût bé-ier et non ba-ier, tant à cause de l'analogie avec payer et de l'ancienne orthographe et prononciation beer, que pour le distinguer de bâiller. »

    Trop souvent confondu avec bâiller, bayer finit par tomber en désuétude. Bye-bye ! Enfin, pas tout à fait : le bougre subsiste encore dans la locution bayer aux corneilles, littéralement « rester la bouche grande ouverte à convoiter une chose aussi dérisoire qu'une corneille » −  mot qui, au XVIe siècle, désignait aussi bien l'oiseau (de là l'idée de regarder en l'air ?) que le fruit du cornouiller et, par extension, tout objet insignifiant qui ne vaut guère mieux qu'une nèfle −, d'où « rêvasser, muser, perdre son temps à regarder en l'air niaisement » : Allons, vous, vous rêvez, et bayez aux corneilles (Tartuffe, Molière) − Rabelais, quant à lui, parlait de baisler aux mousches (1).

    Écrit sans accent circonflexe, bailler − emprunté du latin bajulare, « porter sur son dos ou dans ses bras » − est un ancien verbe qui n'a rien à voir avec les deux précédents et qui fut supplanté au XVIIe siècle par donner. On ne le rencontre plus guère que dans des expressions telles que vous me la baillez belle, bonne (pour « chercher à en faire accroire »), ainsi que dans son dérivé bailleur (de fonds). Est-il besoin de préciser que notre journaliste s'est fourvoyée en recourant à la graphie bailler aux corneilles (à moins, bien sûr, qu'il ne soit ici question de miettes de pain lancées aux volatiles...) ? Gageons que cela fait un bail que vous l'aviez deviné !


    (1) On trouve également trace de la variante bayer aux grues, dans le manuscrit de l'écuyer Loys de Cussière, daté de 1476 mais traduit en 1866 (« Que besognes-tu là à bâiller aux grues ? ») et chez Villiers de l'Isle-Adam (« une fille qui baye aux grues »).


    Voir également le billet Bailler / Bâiller / Bayer.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    On s'attend à bayer aux corneilles.

     

    « Le b est un p comme les autresEt si on retirait le bas ? »

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  • Commentaires

    1
    CF
    Vendredi 30 Mai 2014 à 10:16

    Belle notule, bravo! On dirait presque du Littre.


    Je pensais que le "bayer aux corneilles" faisait partie des classiques et que plus personne ne s'y laissait prendre, mais on tombe apparemment toujours dans les trous les plus gros.

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    2
    Vendredi 30 Mai 2014 à 10:30

    Reste à savoir comment Littré aurait pris votre remarque... ;)

    3
    Lundi 2 Novembre 2015 à 17:52

    L'expression « en termes de », calque de l'anglais, est assez assommante. En quelques années, on n'entend, on ne lit plus qu'elle au lieu de : « en matière de », « en ce qui concerne », « quant à »,  « pour ce qui est de », etc. Phénomène de mode, véhiculé par toutes sortes de gens nourris de journaux et de magazines anglo-saxons ?

     

    Cette expression existe bien en français, mais elle n'a pas du tout le sens que lui prêtent ceux qui l'emploient.

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