• Faux voir...

    « Fabrice Nicolino, journaliste survivant du 7 janvier, a ensuite dressé à la mi novembre un portrait dévastateur du patron de Médiapart Edwy Plenel, connu pour son soutien aux musulmans de France. Riposte de celui-ci : "Charlie se fourvoit dans sa détestation du journalisme d'enquête et de la France multiculturelle". »
    (paru sur tv5monde.com, le 7 janvier 2018)
    Edwy Plenel (photo Wikipédia sous licence GFDL par Thesupermat) 

     

      FlècheCe que j'en pense


    J'en étais resté, pour ma part, au verbe fourvoyer, lequel est du premier groupe et se conjugue comme nettoyer : je fourvoie, il fourvoie ; je fourvoierai, il fourvoiera (notez le e muet à l'indicatif futur). C'est que l'intéressé n'a rien à voir avec... voir, justement, mais bien plutôt avec voie, ici associé au préfixe for- (on a d'abord écrit forvoyer, au XIIe siècle), qui est de même origine que fors (du latin foris, « dehors ») et qui exprime « exclusion, éloignement, abandon de la ligne tracée » (Dictionnaire d'étymologie française d'Auguste Scheler, 1862). Fourvoyer signifie donc proprement « conduire hors du bon chemin, égarer » (Ce guide nous a fourvoyés. Nous nous sommes fourvoyés au carrefour), d'où le sens figuré de « induire en erreur, tromper » (Les mauvais exemples l'ont fourvoyé), surtout vivant à la forme pronominale (Elle s'est fourvoyée dans une entreprise dangereuse).

    À la décharge de notre journaliste, reconnaissons que la confusion avec la conjugaison de voir (ou, plus précisément, de pourvoir) ne date pas d'hier. On en retrouve trace, par exemple, dans A Dictionarie of the French and English Tongues (1611) de Randle Cotgrave (« Il ne se fourvoit point qui à bon hostel va »), dans une édition de 1681 du Traité de l'amour de Dieu de François de Sales (« S'il ne se fourvoit point »), ainsi que dans le numéro de février 1774 du Mercure de France, où figure une citation très approximative d'un poème de Baïf (« Le cours réglé des années / Se fourvoit errant de travers », au lieu de « Le cours déréglé des années / Se fourvoie errant de travers ») (*). De là à soupçonner l'existence d'un hypothétique verbe fourvoir, il n'y avait qu'un pas, que Jean-Baptiste-Bonaventure Roquefort s'est empressé de franchir dans son Glossaire de la langue romane (1808) : « Fourvoir, fourvoyer : s'égarer, sortir de la voie, courir çà et là. » Voilà qui n'est pas banal ! Renseignements pris, et sauf erreur de ma part, ladite variante n'est attestée dans aucun autre dictionnaire d'ancienne langue. Le sieur Roquefort se serait-il... fourvoyé ? Tout porte à le croire, même s'il me faut confesser en avoir relevé une occurrence dans les remontrances adressées au roi par le Parlement le 11 mai 1561 : « Voyant aulcuns se fourvoir et se séparer de la religion vraye » et une autre (mais est-ce vraiment significatif ?) dans un texte d'Orlando de Rudder rédigé en 1986 à la manière du XVIIe siècle : « Hélas, j'eus le tort de me fourvoir d'un mot qu'un exempt entendit. »

    Oyez oyez, qu'on se le dise : la forme fourvoir − encore aperçue en 1995 dans un ouvrage de Jean Clinquart, ancien directeur des douanes (« sans risque de se fourvoir »), et entendue pas plus tard que la semaine dernière dans la bouche de Christophe Willem, au cours de l'émission Destination Eurovision − m'a tout l'air d'être un authentique barbarisme. Mieux vaut donc passer son chemin.

    (*) Et plus près de nous : « Une identité langagière qui [...] se fourvoit dans les mêmes impasses qu'auparavant » (Serge Salaün, 1993), « Tu te fourvois avec cette femme » (Katherine Pancol, 2009), « Le prisme des passions et des vices les fourvoit et déforme leur vision des choses » (Natalia Leclerc et Anouk Jurado, 2010).

    Remarque : Le préfixe for- se trouve également dans forban, forclore, forfaire, forfait (ainsi que dans forbours, forfiler et forsfuyant, refaits en faubourg, faufiler et faux-fuyant par fausse étymologie) et, sous sa forme four-, dans fourbu (de l'ancien verbe forboire).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Charlie se fourvoie dans sa détestation du journalisme d'enquête.

     

    « Ça sonne faux !Ils peuvent bien se brosser ! »

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