• Fâcheuse conjoncture

    « Loin de concerner les seuls Français, la conjoncture actuelle peut avoir des conséquences politiques, budgétaires et monétaires déterminantes pour l'ensemble de l'Europe. »
    (Patrick Artus, sur atlantico.fr, le 13 juillet 2014)
     

     

    FlècheCe que j'en pense

    Un lecteur de ce blog(ue) m'interpelle en ces termes : « Est-il correct de dire conjoncture actuelle  ? Est-ce redondant ? »

    Nombreuses sont en effet les voix promptes à condamner ladite association... le plus souvent sans l'ombre d'un argument. « Conjoncture actuelle est un pléonasme », affirme ainsi de façon bien péremptoire Pascal-Raphaël Ambrogi dans Particules et finesses de la langue française. Si l'on sait gré à l'écrivain et haut fonctionnaire de ne pas se perdre en conjectures, on apprécierait toutefois qu'il avançât un début d'explication... Pas davantage d'éléments convaincants à attendre de Julien Lepers qui, dans son livre Les fautes de français ? Plus jamais !, range conjoncture actuelle parmi les pléonasmes à éviter. Léon Karlson, dans son Parlez-vous correctement français ?, est à peine plus explicite : « On peut décider de recourir au pléonasme en connaissance de cause, pour exprimer une forte implication (...), afin d'obtenir un effet de style (capter ou ranimer l'attention du public ou du lecteur "dans la conjoncture actuelle...") ou par volonté humoristique ou ironique. » Conjoncture actuelle relèverait − à cause de son air savant ? − de l'effet de style redondant...

    Le site Internet Étale ta culture (tout un programme !) a au moins le mérite d'explorer la piste sémantique, si accidentée fût-elle, dans le premier numéro de son magazine : « La conjoncture actuelle est un bien joli pléonasme qui s'est insinué, l'air de rien, dans tous les foyers grâce aux médias. La conjoncture est l'ensemble des éléments, des circonstances qui font le présent. Ajouter le terme actuel est au mieux redondant, au pire une Lapalissade (sic). » L'ensemble des circonstances qui font le présent ? Je m'étonne : ne convenait-il pas plutôt d'écrire « à un moment donné » ?

    Car enfin, que signifie exactement conjoncture ? Réfection de l'ancien français conjointure (« récit agencé selon les règles de l'art d'écrire »), lui-même dérivé de conjoint (du verbe joindre), notre substantif féminin − que Vaugelas trouvait « très excellent quoique très nouveau » − exprime une situation qui résulte de la rencontre de circonstances diverses : Bénéficier d'une heureuse conjoncture, d'une conjoncture favorable. Une fâcheuse conjoncture, une conjoncture difficile. C'est, selon la définition de Littré, la « rencontre de certains éléments dans le même point » − entendez des éléments qui entrent en conjonction, conformément à l'étymologie. Le mot s'est depuis spécialisé dans le domaine politique ou économique, au sens de « situation (d'un pays, d'une entreprise) à un moment donné » : La conjoncture démographique, sociale, politique, économique d'un pays. Partant, rien n'empêche de préciser, dans l'une ou l'autre acception, le moment auquel ladite situation est appréciée, à l'instar des nombreux exemples trouvés chez les plus grands spécialistes de la langue : « Un emprunt de l'État n'aurait pas beaucoup de succès dans la conjoncture actuelle » (Grevisse, dans sa Nouvelle grammaire française) ;  « En ce qui concerne l'emploi, la conjoncture actuelle ne me dit rien qui vaille » (Jacques Capelovici, dans son Guide du français correct) ; « Dans la conjoncture actuelle, nous ne pouvons pas nous engager » (Josette Rey-Debove, dans son Dictionnaire du français) ; « La conjoncture actuelle est favorable » (Roland Godiveau, dans 1000 difficultés courantes du français parlé) ; « La conjoncture actuelle n'autorise pas que l'on se perde en conjectures » (Bénédicte Gaillard, dans sa Pratique du français de A à Z) ; « Dans la conjoncture actuelle... » (Larousse, Robert, TLFi).

    Au risque de me répéter, l'argument du pléonasme me semble, en l'espèce, d'autant moins recevable que conjoncture ne décrit pas forcément la situation présente, mais la situation à un moment donné (1) !

    (1) En ce sens, la définition que donne le Dictionnaire de l'Académie du mot circonstance entretient la confusion : « Ce fait lui-même, cette situation présente, cette conjoncture. »

    Remarque : Est-il besoin de rappeler que l'on évitera de confondre conjoncture avec son paronyme conjecture (« supposition »), étymologiquement associé au verbe jeter ? Voir à ce sujet le billet Conjecture / Conjoncture

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


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  • Commentaires

    1
    M. BA
    Lundi 21 Juillet 2014 à 16:57

    Bonjour, Voilà une explication qui a le mérite d’être aussi limpide que fouillée ! Je voudrais, toutefois, vous signaler une méprise dans la phrase : « Pas d'avantage d'éléments convaincants à attendre de Julien Lepers qui, dans son livre Les fautes de français ? Plus jamais ! ... » C’est plutôt l’adverbe davantage qu’il fallait à la place du nom avantage…

    2
    Lundi 21 Juillet 2014 à 18:13

    Merci d'avoir repéré cette impardonnable coquille. C'est l'histoire de l'arroseur arrosé...

    3
    Jules
    Mercredi 23 Juillet 2014 à 02:26

    Excellent article, qui fait tomber mes certitudes, et que j’aurais aimé lire il y a longtemps. Il m’aurait évité, à l’oral en tout cas, de me faire violence pour retenir un « actuelle » si vite entraîné par un « conjoncture ». Toutefois, aussi solide que soit l’argumentation en faveur de l’expression, je ne pense pas me la réapproprier ; car il me semble en effet qu’employé absolument, « conjoncture » dit exactement ce que dit « conjoncture actuelle » dans un contexte… d’actualité ! L’adjectif n’ajoute alors rien, ou très peu. L’incertitude temporelle qu’intègre « conjoncture » dans son étymologie, est facilement vaincue par le temps du verbe. Dans la phrase au présent qui fait l’objet de ce billet, si l’on supprimait l’adjectif « actuelle », douterait-on un instant qu’il s’agisse d’une autre conjoncture ? S’il n’y a pléonasme, j’y vois quasiment une tautologie, ce qui n’est guère plus heureux. A l’heure où l’on considère que le mieux, en matière de style, c’est d’abord le plus court, le plus ramassé, je m’interroge donc sur l’avantage de maintenir, en particulier dans les textes, cette expression en deux mots dont le second n’a bien souvent aucune force et alourdit la phrase. 

    4
    Mercredi 23 Juillet 2014 à 09:15

    Je vous rejoins sur le fait qu'il est de nombreux cas où le mot conjoncture se suffit à lui même : "Il a su profiter de la conjoncture", lit-on dans le Dictionnaire de l'Académie. Pour autant, cela n'a pas empêché les académiciens d'ajouter cet exemple : "Bénéficier d'une heureuse conjoncture, d'une conjoncture favorable"... aux allures de tautologie, si l'on applique votre raisonnement.

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