• Des pareils au même

    Des pareils au même

    « Quant à la cinéaste Céline Sciamma, elle n'a pas son pareil pour résoudre une équation difficile : ne jamais arrondir les angles tout en faisant preuve d'une grande souplesse de récit » (à propos du film Bande de filles).
    (paru sur leparisien.fr, le 22 octobre 2014)

     

     

    FlècheCe que j'en pense

    Faut-il faire varier en genre et en nombre le substantif pareil (et l'adjectif possessif qui le précède) dans l'expression n'avoir pas son pareil ? Notre bande de spécialistes de la langue semble plutôt divisée sur la question.

    Aucune aide à attendre du côté du Dictionnaire du français de Josette Rey-Debove : « Ne pas avoir son pareil, ne pas avoir sa pareille : être unique, être seul (à pouvoir faire quelque chose). Elle n'a pas son pareil pour nous faire rire. » Est-il besoin de préciser que je ne vois rien d'amusant dans cet exemple, plus propre à embrouiller le lecteur qu'à l'éclairer ?

    Hanse a au moins le mérite de la clarté : « Il n'a pas son pareil. Elle n'a pas sa pareille. Ils n'ont pas leurs pareils. » Voilà qui ne souffre aucune discussion. L'Académie semblait partager ce point de vue... jusqu'à tout récemment : « C'est un homme qui n'a pas son pareil. Elle n'a pas sa pareille pour les soins du ménage » lit-on dans la huitième édition de son Dictionnaire ; « C'est un homme qui n'a pas son pareil. Elle n'a pas son pareil, sa pareille pour divertir l'auditoire » dans la neuvième. Que peut bien justifier, je vous le demande, cette latitude soudainement accordée au féminin ? Grevisse avance un argument qui risque de relancer la guerre des genres : pareil se mettrait au féminin pour comparer une femme à d'autres femmes et au masculin – en tant que genre indifférencié – si la comparaison est plus large. Et l'auteur du Bon Usage ajoute, pour ne rien simplifier : « S'il s'agit de choses, pareil se met d'habitude au genre du nom qui précède [... mais] on a parfois le masculin, qui équivaut à une sorte de neutre ».

    Pas sûr, à la vérité, que nos écrivains se soient embarrassés de pareilles subtilités. Jugez-en plutôt : (exemples avec variation) « Un chant, qui entre en l'obstinée oreille / De la beauté, qui n'a point sa pareille » (Du Bellay) ; « Je l'ai estably chef de cette jeune noblesse qui n'a pas sa pareille » (Vaugelas) ; « Elle n'avait au monde sa pareille à manier un canevas » (Jean de La Fontaine) ; « La grosse tour de ce château n'a pas sa pareille en Europe » (Louis-Nicolas Bescherelle) ; « Cette belle voix, qui n'avait pas sa pareille dans toute l'Italie » (Sand) ; « Une fameuse foire (...) qui n'a pas sa pareille » (Barbey d'Aurevilly) ; « Elle n'avait pas sa pareille pour l'esprit, le cœur, l'économie » (Flaubert) ; « la vieille grand'mère Yvonne, qui n'avait pas sa pareille pour amuser les absents » (Pierre Loti) ; « Ils [= les mercredis de Mme Verdurin] n'avaient leurs pareils nulle part » (Proust) ; « "Sido" n'avait point sa pareille pour feuilleter, en les comptant, les pelures micacées des oignons » (Colette) ; « La Marquise n'avait pas sa pareille pour parler de corde dans la maison des pendus » (Françoise Chandernagor) ; « La langue grecque n'a pas sa pareille lorsqu'il s'agit de rapprochements fondateurs » (Alain Rey) ; « En bonne cuisinière, elle n'avait pas sa pareille pour mélanger les religions » (Erik Orsenna) ; (exemples sans variation) « Une aventure militaire qui n'avait jamais son pareil » (Jean d'Ormesson) ; « Elle semble n'avoir jamais eu son pareil pour conclure des alliances » (Catherine Clément) ; « Elle n'avait pas son pareil pour expédier des affaires urgentes » (Daniel Rondeau) ; « pour la cuisine austro-hongroise, elle n'aurait pas son pareil » (Muriel Cerf) ; « Celle-qui-n'a-pas-son-pareil » (Raphaël Confiant) ; « Elle n'avait pas son pareil pour faire tourner la maison avec trois francs six sous » (Hélène Legrais). Et que penser des tours « elle n'a pas son pareil (ni sa pareille) » que l'on commence à voir fleurir sur la Toile ?

    Oserai-je l'avouer ? J'ai peine à croire que les exemples de Flaubert, de Colette ou de Chandernagor, pour ne citer qu'eux, concernent plus spécifiquement les femmes que celui de Legrais ! Autant reconnaître humblement que l'usage, en la matière, est pour le moins... indécis, et ce depuis fort longtemps si l'on en croit Adolf Tobler (1).

    Mais là n'est pas l'unique point de désaccord entre nos spécialistes : la maison Larousse ne réserve-t-elle pas notre expression aux seules personnes, quand Littré, l'Académie et Grevisse l'appliquent également aux choses ? « N'avoir pas son pareil : être remarquable dans son cas, en parlant de quelqu'un » (Larousse en ligne) ; « Ne pas avoir son pareil pour : être supérieur à n'importe qui dans son domaine. Elle n'a pas son pareil, sa pareille pour organiser des soirées » (Petit Larousse illustré 2005). Qui a dit que la langue française n'a pas sa... pareille pour prétendre à l'universalité ?

    (1) « On rencontre fréquemment en ancien français les tournures du français moderne un homme qui n'a pas son pareil, une femme qui n'a pas sa pareille, soit avec le même mot pareil, soit avec son synonyme per (...) Mais la forme naturelle de l'expression a été viciée souvent et d'assez bonne heure : per ou pareil s'y rencontrent au masculin, alors même qu'il s'agit d'une identification avec un être du genre féminin (...) Inversement, pareil au féminin se rapporte à un nom masculin (...) On n'en est point resté là ; on en est venu à cette autre énormité de donner à pareil au masculin un adjectif possessif au féminin (...) La cause de ce chaos doit être surtout le manque d'une terminaison féminine spéciale pour per (...) Pareil a suivi l'exemple de per » (Adolf Tobler dans Mélanges de grammaire française, 1905).

    Remarque : Les mêmes observations valent pour les expressions n'avoir pas d'égal (ou de rival), sans égal, sans pareil, sans rival.


    Voir également le billet Pareil

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Elle n'a pas son pareil (ou sa pareille) pour résoudre une équation difficile.

     

    « Et la coquille fut...Par delà les confins des sphères étoilées (1) »

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