• Des nuées d'étoiles


    « L'Allemagne prend les commandes du football mondial avec une équipe dénuée de stars. »
    (Dominique Sidiropoulos, au journal de vingt heures de TF1, le 14 juillet 2014)
     

     

     

    FlècheCe que j'en pense

    Malaise, lundi soir, en écoutant le journaliste de TF1 vanter les mérites des nouveaux champions du monde de football. C'est qu'il me semblait que l'adjectif dénué ne s'employait − ainsi que le laisse entendre l'Académie dans son Dictionnaire − qu'à propos « de qualités, de biens, de choses nécessaires ou considérées comme telles. Un chômeur dénué de ressources. Il n'est pas dénué de bon sens. Une nouvelle dénuée de tout fondement. Un livre dénué d'intérêt. »

    Pris au dépourvu, je décidai d'entreprendre quelques recherches, histoire d'en avoir le cœur net. Quelle ne fut pas ma surprise de trouver, chez des auteurs réputés sérieux (quoique anciens), de − rares − exemples d'emploi de dénué avec un complément désignant une personne : « Les veuves, les orphelins sont dénués d'amis » (Dictionnaire de Furetière) ; « tant d'enfans dénués de famille » (Encyclopédie de Diderot et d'Alembert) ; « Celui qui n'aime que soi, est justement dénué d'amis » (Nouveaux synonymes français, de l'abbé Roubaud) ; « dénué d'amis » (Dictionnaire français-grec de Planche) ; « Japhet s'aperçoit douloureusement qu'il est dénué de père » (Gérard de Nerval).

    Inutile d'espérer une aide quelconque des ouvrages de référence, étonnamment muets sur la question. Seul Dupré semble s'intéresser à la nature du complément des adjectifs de privation : « Dépourvu reçoit comme complément de préférence des noms indiquant une qualité : Dépourvu d'esprit, de sensibilité, plus rarement des noms de choses. Dénué reçoit comme complément des noms de choses matérielles : Dénué de ressources, de biens » (1). Doit-on comprendre que ni l'un ni l'autre ne peuvent s'employer à propos d'une personne ? J'avoue que mon esprit est, sur ce point précis, dans le dénuement le plus total...

    (1) Il n'est pourtant que de consulter le Dictionnaire de l'Académie pour constater que l'usage ignore cette distinction : Un homme dépourvu de toutes ressources / Un chômeur dénué de ressources ; Dépourvu d'esprit (à l'entrée imbécile) / Une personne dénuée d'esprit (à l'entrée inintéressant). On notera plus pertinemment que, du point de vue de l'étymologie, dénué − participe passé de dénuer, emprunté du latin médiéval disnudare, altération de denudare, « mettre à nu, découvrir » − indique une privation absolue et dépourvu (« qui est sans provision », selon Littré), une privation relative. En d'autres termes, quand on est dénué de raison, on n'en a point ; quand on en est dépourvu, on n'en a pas assez (pour accomplir telle action, tenir telle conduite).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Dans le doute : une équipe sans stars (ou qui ne compte pas de stars).

     

    « L'accord du jourFâcheuse conjoncture »

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  • Commentaires

    1
    Chambaron
    Mercredi 1er Mars à 00:00

    Merci pour ce billet d'autant plus intéressant qu'il porte sur un sujet rarement traité.

    Cela confirme que la cigale de La Fontaine, qui n'était pas dénuée de talents, s'est bien retrouvée « dépourvue lorsque la bise fut venue ». Littré avait bien raison de la qualifier de « sans provision »…

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