• Déni et des non

    « Tariq Ramadan est dans le déni total. C'est ce qui ressort des procès-verbaux des auditions de l'islamologue durant sa garde à vue. »
    (Chloé Triomphe, sur europe1.fr, le 14 février 2018)

     

     

      FlècheCe que j'en pense


    Quelle est la répartition d'emploi entre déni et dénégation ? Il faudrait être de mauvaise foi pour nier que la situation est pour le moins confuse. Les ouvrages de référence, il est vrai, ont longtemps rechigné à la clarifier − du moins jusqu'à ce 2 février 2012, où la commission du Dictionnaire de l'Académie s'est fendue de l'avertissement suivant : « Ces deux termes, que l’on peut rapprocher du verbe dénier, ne doivent pas être employés l’un pour l’autre. Déni est un terme de la langue juridique, surtout connu par la locution déni de justice. [...] Dénégation désigne le refus d’accepter, d’admettre, de reconnaître, d’avouer ce qui est. On fait un signe de dénégation, on soupçonne quelqu'un malgré ses dénégations. »

    Pas interchangeables, déni et dénégation ? Voire. Car enfin, il fut un temps, pas si ancien, où les académiciens n'étaient pas loin de penser le contraire. Qu'on en juge : « DÉNI. n. m. Action de dénier un fait. Il a vieilli dans cette acception. On dit plutôt DÉNÉGATION » (huitième édition du Dictionnaire de l'Académie, 1932). C'est qu'à l'origine déni, attesté dès la fin du XIIe siècle comme déverbal de dénier, avait emprunté à ce dernier, selon les sources, le sens général de « action de nier, refus d'admettre » (Dictionnaire historique de la langue française, Dictionnaire de l'ancienne langue française de Godefroy, Grand Larousse) ou le sens particulier de « action de refuser quelque chose à quelqu'un » (Académie, TLFi) − il faut bien reconnaître que les exemples les plus anciens ne sont guère éloquents : « U il volsist, u il dengnast [ou il voulut, ou il refusa ?] » (Marie de France, fin du XIIe siècle), « Dames en desni » (Auberi le Bourguignon, XIIIe siècle). Toujours est-il que le mot est ensuite passé dans le vocabulaire juridique, avec le sens de « action de dénier un droit, une chose légalement due » : « Sil les tourne a denoi [s'il nie ses dettes] » (Le Livre Roisin, seconde moitié du XIIIe siècle), « Applegier de reffus de plège ou dené de droit » (Le Vieux Coustumier de Poitou, milieu du XVe siècle), « Deni de justice, ou de droit, quand le seigneur justicier ou ses officiers refusent à faire justice aux parties litigantes » (François Ragueau, Indices des droits royaux, 1583). Dénégation, de son côté, a pour ainsi dire suivi le chemin inverse : emprunté vers 1390 du latin chrétien denegatio (« reniement »), l'intéressé fut d'abord introduit en droit pour désigner le refus d'admettre une affirmation de l'adversaire au cours d'une instance : « Considerées les confessions et denegacions faites par ycellui Guillaume de Bruc » (Registre criminel du Châtelet, 1389), avant de passer dans l'usage courant (à la fin du XVIIIe siècle, selon le Dictionnaire historique de la langue française, le Dictionnaire de l'Académie  et le TLFi) comme nom d'action du verbe dénier : « Sur la dénégation formelle de son camarade » (Restif de la Bretonne, 1776). Aussi peut-on affirmer sans trop se tromper que déni et dénégation ont un temps fait office de synonymes dans le langage usuel, avec le sens de « action de dénier, de contester un fait ; résultat de cette action ».

    De nos jours, cette acception de déni, que les académiciens souhaitent désormais réserver à dénégation, est au mieux qualifiée de « rare » (TLFi), de « littéraire » (Robert illustré), de « littéraire et rare » (Dictionnaire historique de la langue française), au pis passée carrément à la trappe (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie [1], Petit Larousse illustré). Aussi la commission du Dictionnaire de l'Académie a-t-elle beau jeu d'affirmer, dans l'avertissement évoqué en introduction, que l'« on ne parlera donc pas de déni de réalité ou de déni de vérité, alors qu’on veut dire "négation de la réalité" ou "négation de la vérité" ». C'est balayer d'un revers de plume un emploi pourtant attesté de longue date : « Le dény d'un forfait » (Jean de Rotrou, 1645), « À une allégation sans preuve j'oppose un simple déni » (Bossuet, 1698), « Si parfois le mot de vieillesse échappe de sa bouche, c'est pour tâcher de surprendre des consolations dans le déni de cette vérité qui l'accable » (François Pouqueville, 1820), « Tout homme qui ne se confesse pas est hypocrite, ou du moins coupable d'un déni de vérité » (Auguste Nicolas, 1852), « Elle [la vraie révolution] ne s'accomplira jamais dans le déni des valeurs morales » (Roger Martin du Gard, 1936), « Quelque rite s'épuise en déni de présence » (Claude Ollier, 1982), « Il y a peut-être plus grave que ce déni d'autorité » (Bruno Dewaele, 2009), « Son désir de combattre toutes les causes de désordre et de déni de souveraineté » (Alain Rey, 2013).

    N'en déplaise à la vieille dame du quai Conti, l'expression déni de réalité, en particulier, est même devenue très à la mode depuis que le monde de la psychanalyse, ajoutant à la confusion, s'est emparé de notre duo des non à la fin des années 1960 pour traduire les termes allemands Verleugnung et Verneinung, par lesquels Freud désigne respectivement le refus de reconnaître une réalité extérieure dont la perception est traumatisante pour le sujet (le déni) et le refus de reconnaître comme sien un sentiment, un désir jusqu'alors refoulé, mais dont le sujet persiste à se défendre tout en l'exprimant (la dénégation). Son succès est tel qu'on la trouve − horresco referens ! − jusque sous la plume d'un Immortel : « Mais les clichés ont la vie dure, la perte de mémoire et le déni de réalité encore plus » (Dominique Fernandez, 2016). Pour autant, n'allez pas croire que les mises en garde de l'Académie soient totalement infondées. Que nenni ! Il ne vous aura pas échappé, en effet, que déni n'a pas le même sens selon le complément qui le suit : dans déni de justice (de droit, d'aliments...) il s'agit de refuser à autrui ce qui lui est dû, alors que dans déni de réalité (de vérité...) il est bien plutôt question de refuser de reconnaître la réalité, la vérité... (2) C'est pourquoi les académiciens préconisent désormais dans cette dernière acception l'emploi de négation, là où d'aucuns ont depuis longtemps exprimé leur préférence pour − je vous le donne en mille − dénégation : « Veues lesqueles accusacions et denegacions de verité faictes par icellui prisonnier » (Registre criminel du Châtelet, 1389), « Observant trois points : le premier, de n'entrer en denegation de la verité tout à faict » (Eustache de Refuge, 1616), « Vous avez ouï la lecture de vos charges de haute trahison, et l'on vous a commandé d'y répondre par une reconnoissance ou dénégation de la vérité d'icelles » (Jean Ango, 1649), « Le mensonge volontaire et la dénégation d'une vérité connue » (Scipion Dupérier, avant 1667), « La déclaration de l'inscription de faux est la dénégation de la vérité des faits de contravention constatés par un procès-verbal » (arrêt du 9 mars 1809), « La simple affirmation ou dénégation d'une vérité élémentaire » (La Science du vrai, 1844), « La dénégation d'une vérité aussi éclatante » (Victor Suin, 1861), « Dénégation de la vérité d'un document » (Les Lois de la procédure civile dans la Province de Québec, 1869). Quand je vous dis qu'on nage en pleine confusion...

    Reste le cas du tour être dans le déni (plus rarement être dans la dénégation), qui fait du ramdam depuis le début du XXIe siècle au sens de « refuser d'admettre la réalité d'une situation » : « La forme moderne de l'antisémitisme n'est-elle pas très précisément dans le déni de l'évidence ? » (Bernard-Henri Lévy, 2001), « Nous sommes dans le déni en pensant cela, parce que c'est une vision insupportable de tels actes » (Élisabeth Badinter, 2003), « Il ne restait plus à cette dernière, dans la dénégation d'une réalité hostile, qu'à s'enfermer dans un cocon » (David Banon, 2011). Force est de constater que ce jargon, que d'aucuns qualifieront volontiers de psychanalytique, n'est pas davantage du goût des académiciens : « L’expression être dans le déni, employée pour dire tout simplement "nier avec constance", est fautive. La dénégation n’étant ni un état d’esprit, ni un sentiment, on évitera de même être dans la dénégation. » Fautive ? Voilà qui peut paraître excessif, quand on songe que la variante être en plein déni n'a pas attendu les travaux de Freud pour figurer, dès juillet 1851, dans une revue médicale : « Les Académie sont à ce sujet en plein déni ; elles se refusent à constater le progrès » (Journal des connaissances médico-chirurgicales). Disons, de façon moins péremptoire, qu'il serait prudent de distinguer le déni qui renvoie indéniablement à un état psychologique (déni de grossesse, déni de réalité qui pousse à s'isoler et à refuser de communiquer, etc.) et qui s'accommoderait donc, à l'occasion, de la construction avec être dans du simple fait de nier l'évidence, de refuser de voir la réalité en face. À la réflexion, on en vient même à se demander si les Immortels ne soupçonnent pas plutôt lesdits tics de langage d'être des calques de l'anglais to be in (plain) denial, attesté depuis au moins la fin du XVIIIe siècle : « In plain denial of its express declarations » (Philip Gurdon, 1778), « The answer [...] is in denial of the possession of the complainant » (Supreme Court of Alabama, 1885) ? De là à les accuser d'être à leur tour... en plein déni !


    (1) L'Académie a beau avoir supprimé cette acception de l'article consacré à déni dans la neuvième édition de son Dictionnaire, force est de constater qu'elle ne peut s'empêcher d'y recourir à l'occasion : « Placer les langues régionales de France avant la langue de la République est un défi à la simple logique, un déni de la République » (déclaration du 12 juin 2008). Bel exemple d'inconséquence !

    (2) Les deux acceptions sont réunies dans cet extrait des Mémoires de l'Académie de Nîmes (1797) : « Les tribunaux n'ont été en déni de justice que parce qu'on fut en déni d'action contre eux : ils n'ont forfait jusqu'ici que parce qu'ils le pouvaient sans péril. »


    Remarque 1 : Le verbe dénier est dérivé de nier (avec le préfixe dé- exprimant le renforcement), d'après le latin denegare (« nier fortement, formellement ; refuser »).

    Remarque 2 : L'article du Larousse médical (2003) : « D'une manière générale, le terme déni est utilisé pour signifier le refus de la réalité, d'une maladie ou d'un handicap. La dénégation est la mise en acte du déni » fait écho à celui du Dictionnaire des synonymes (1858) de Pierre-Benjamin Lafaye : « La dénégation est la manifestation dans un cas particulier de la chose appelée déni. » Le Larousse ajoute toutefois  qu'« en cas de psychose, la dénégation est un refus de la réalité associée à une contestation des dires du médecin ou de l’entourage ».

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Tariq Ramadan nie formellement les faits qui lui sont reprochés.

     

    « Remontage de bretellesPris sur le fait(e) »

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  • Commentaires

    1
    Jeudi 8 Mars à 14:44

    Voilà ! Ce qu'il faudrait dire, c'est surtout d'éviter cette expression "être dans" :-). Soit dit en passant, la formulation que vous recommandez est, en outre, plus précise.

      • Jeudi 8 Mars à 16:44

        L'expression être dans n'a rien de condamnable en soi. Elle figure, au demeurant, dans la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie : Au sens matériel. Être dans la rue, dans sa voiture. Au sens moral. Être dans la force de l'âge. Être dans l'erreur, dans son droit. Impers. Il est dans sa nature de se plaindre.
        C'est son emploi à tout propos qui frise le ridicule (être dans le calcul pour "agir par calcul", être dans l'hypothèse de pour "avancer telle hypothèse", etc.).

    2
    Jeudi 8 Mars à 16:50

    On est tout-à-fait d'accord, c'est son utilisation à propos de tout et n'importe quoi qui est affligeante et, de mon point de vue, insupportable.

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