• Déciller

    Déciller

    « Si certains en doutaient encore, la crise syrienne les aura décillés : François Hollande s'accommode plus que parfaitement des pouvoirs que lui confère la Constitution. »
    (David Revault d'Allonnes et Thomas Wieder, sur lemonde.fr, le 12 septembre 2013) 
    (photo Wikipédia sous licence GFDL par Jean-Marc Ayrault)
     

    FlècheCe que j'en pense

     
    Rien que de très normal à première vue : déciller, à l'instar de sourciller, est dérivé du latin cilium (« paupière, cil »), auquel il emprunte le c. Sauf que, en l'espèce, l'usage n'a pas plaidé en faveur de la logique, si l'on en croit la mise en garde du spécialiste de haut vol qu'est Thomas : « Quoique tiré de l'ancien verbe ciller (coudre les yeux d'un oiseau de proie pour le dresser), ce verbe s'écrit avec deux s (et non avec un c). »

    Je hausse un sourcil et me frotte les paupières : dessiller ? Voilà qui me cloue le bec ! Une rapide recherche me confirme, contre toute attente, que les classiques recouraient sans ciller à la graphie avec deux : « À ce signe d'abord leurs yeux se dessillèrent » (La Fontaine) ; « Il a touché mon âme, et dessillé mes yeux » (Molière) ; « L'on commença à dessiller les yeux du peuple sur les superstitions » (Voltaire) ; etc.

    Renseignements pris, ciller et dessiller comptent parmi la longue liste des séries étymologiques désaccordées et autres anomalies orthographiques qui émaillent notre langue : de fait, dessiller, qui n'avait pas les faveurs de Littré, se serait imposé dans l'usage après avoir été abusivement rapproché du latin sigillum, « sceau » (au XVIIe siècle, Gilles Ménage soutenait ainsi que siller les yeux venait du latin sigillare oculos). Ce n'est qu'en 1990 que le Conseil supérieur de la langue française entreprit de rectifier cette « ancienne erreur d'étymologie », en défendant bec et ongles la graphie déciller, « à rapprocher de cil ». Force est de constater que les dictionnaires usuels, peu accoutumés à se voir ainsi chaperonner, se sont empressés de fermer les yeux sur cette proposition de normalisation ; seule l'Académie, comme prise de remords, oscille désormais entre les deux graphies, après avoir longtemps ignoré déciller : « Dessiller. On écrit aussi Déciller. »

    Là où les Immortels se montrent nettement plus sourcilleux, en revanche, c'est sur la syntaxe : « Ne s'emploie plus que dans l'expression figurée. Dessiller les yeux de quelqu'un, l'amener à voir ce qu'il ignorait ou voulait ignorer. Ses yeux se sont enfin dessillés. » Féraud, en 1787, se situait déjà dans le même cillage – pardon, sillage : « Dessiller ne se dit qu'avec les yeux et il régit le datif : On lui a enfin dessillé les yeux ». Pas de quoi, pour autant, pousser des cris d'orfraie ou fondre toutes serres dehors sur nos deux journalistes, sous le prétexte qu'ils auraient passablement malmené le tour classique dans leur article. Car enfin, il faut bien reconnaître que la construction dessiller (ou déciller) quelqu'un, bien que rare, se rencontre sous la plume d'auteurs qui ne sont pas des tiercelets de l'année : « Je n'ai pas oublié le visage qu'il eut quand je le dessillai sur la fin de son frère » (Maurice Druon, ancien secrétaire perpétuel de l'Académie française) ; « Il a affaire à un homme bienfaisant, dont la seule intention est de le dessiller » (Jean Dutourd, ancien membre de l'Académie française) ; « Au front, il a suffi d'un été pour dessiller les poilus » (Pierre Miquel, lauréat de deux prix de l'Académie française).

    Difficile de faire le bec fin avec de telles cautions.


    Remarque : Concernant la délicate question de la prononciation, il est couramment admis (par Littré, Thomas, Girodet) que l'on doit mouiller les deux l quelle que soit la graphie retenue : dé-si-yé. Seul Féraud, impatient d'en découdre, ne voyait pas les choses du même œil.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La crise syrienne leur aura dessillé les yeux (graphie et construction classiques) ou leur aura décillé les yeux (graphie rectifiée et construction classique) ou, plus couramment, leur aura ouvert les yeux.

     

    « Voilà qui rend flou !Voir(e) »

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  • Commentaires

    1
    Nort
    Samedi 25 Février à 10:14

    Bonjour,

    A propos de  "Déciller", je découvre le verbe (car je suis en pleine Révolution) qui semble couramment utilisé au XVIIIe siècle : Ouvrir les yeux de quelqu'un sur, révéler. Il me semble clair qu'il s'agit là d'ôter les cils qui seraient un rideau (un voile, mettre un voile sur...) pour élargir la vision. Cela se prononce donc : déciler (en faisant "vibrer" les 2 L, ce qui est fort agréable à prononcer et à ouïr). N'ayant jamais eu de gêne visuelle de par mes cils, j'en conclus que nos ancêtres avaient de yeux de biche, pour mettre une telle image à leur vocabulaire.

    Cordiales salutations.

    Nort

    2
    Nort
    Samedi 25 Février à 10:54

    Commentaire additif à propos de Déciller.

    Il s'agit des cils ? Et bien non ! Mon raisonnement précédent est erroné : Cillium en latin, ce sont aussi  les paupières ! Déciller doit être compris comme : ouvrir les paupières, soit l'image "d'ouvrir les yeux sur "est d'une cohérence absolue. (Dommage mon 'idée gracieuse des yeux de biche est infondée). D'où la nécessite de l'enseignement du latin. .. et je n'ai pas eu la chance d'en profiter.

    Nort

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