• De l'indétermination grammaticale

    « Sur les plusieurs dizaines de militaires engagés, un homme a été blessé lors de ce violent échange de coups de feu » (à propos d'une opération destinée à secourir les otages américains en Syrie).
    (paru sur francetvinfo.fr, le 21 août 2014)



    (photo Wikipédia)


    FlècheCe que j'en pense 

    Est-on fondé à faire précéder l'indéfini plusieurs de l'article défini ? La question, j'en conviens, peut paraître saugrenue. Après tout, on écrit bien les quelques dizaines de militaires, les quelques personnes ; pourquoi n'en irait-il pas de même avec plusieurs ? Les anciens, au demeurant, ne se privaient pas de recourir à l'expression li pluisur, devenue les plusieurs (où plusieurs est issu, par l'intermédiaire du latin populaire plusiores, d'une forme pluriores, elle-même réfection, à l'aide du suffixe de comparatif -ior, de plures, « plus nombreux, plusieurs »), au sens de « la plupart, le plus grand nombre » :

    « Paien s'adubent d'osbercs sarazineis,
    Tuit li plusur en sunt dublez en treis (1) » (Chanson de Roland, 1080)

    « Ils étoient très povrement armés et n'avoient les plusieurs quelconques armures défensives, sinon leurs vêtures » (Jean Froissart, XIVe siècle).

    « Vous cognoistrez que les plusieurs de vous laissent la seigneurie dont vous estes sujets sans deffence » (Alain Chartier, XVe siècle).

    « La porte coullice fut coulee aval si hastivement que les plusieurs de leurs gens furent enclos dehors, dont les plusieurs furent occis et les autres prins et retenus » (Jean Wauquelin, XVe siècle).

    « Les plusieurs se meirent en avant les espees aux poings pour luy ayder » (Jeanne Flore, XVIe siècle).

    Mais ça, c'était avant. Du moins si l'on en croit le Dictionnaire historique de la langue française : « Ni cette construction ni ce sens n'ont survécu à l'ancien français. » Voire. Car enfin, s'il y a belle lurette que l'usage moderne a abandonné la notion de comparatif et généralisé l'idée de nombre indéterminé (notez l'évolution sémantique de « beaucoup » à « un certain nombre »), plusieurs, bien que conforté dans son autonomie, n'en continue pourtant pas moins de s'adjoindre à l'occasion les services de l'article défini. J'en veux pour preuve les... quelques exemples suivants :

    « Pour une seule chose nécessaire, vous vous en figurez plusieurs : en cela consiste votre erreur ; et, pour ces plusieurs superflues, vous abandonnez la seule nécessaire » (Louis Bourdaloue, XVIIe siècle).

    « Il est bon de se souvenir que, parmi ces plusieurs auteurs grecs, il faut compter tout un concile œcuménique tenu à Constantinople » (Bossuet, XVIIe siècle).

    « La ville joyeuse et bruyante ne put réussir à effacer en un seul mois l'apprentissage de ces plusieurs années de réclusion » (Adam Mickiewicz, XIXe siècle).

    « Plusieurs millions d'hommes ! reprit le roi, qui avait peine à avaler le chiffre, c'est flatteur pour la religion catholique ; mais, en face de ces plusieurs millions d'associés, combien y a-t-il donc de protestants dans mon royaume ? » (Alexandre Dumas, XIXe siècle).

    « A moins pourtant qu'on soit pertinemment certain que les plusieurs noms dont il s'agit se rattachent à une même province, ou à une même ville, etc. » (Grammaire de la langue française de Napoléon Caillot, XIXe siècle).

    « Pendant ces plusieurs mois d'absence» (Eugène Fromentin, XIXe siècle).

    « Pendant les plusieurs jours qui suivent » (Stéphane Mallarmé, XIXe siècle).

    « Il suffit d'écouter la poésie [...] pour que s'y fasse entendre une polyphonie et que tout discours s'avère s'aligner sur les plusieurs portées d'une partition » (Jacques Lacan, XXe siècle, cité par Grevisse).

    « Ces plusieurs mois passés à Montpellier » (René Reouven, XXe siècle).

    « Les plusieurs volumes constituant le livre » (Jacques Roubaud, XXe siècle).

    « Pour savoir si l'accord est correct il faut entrer dans la pensée de celui qui parle, pour connaître s'il se compte parmi les plusieurs qui ont à se plaindre, ou si, au contraire, il s'en exclut » (Vie et Langage, 1968).

    « Une classification rigoureuse est difficile à effectuer parmi les plusieurs milliers de fonctionnaires qui dépendent de Matignon » (Encyclopédie de la culture politique, sous la direction d'Alain Renaut, 2008).

    Et comment passer sous silence « ces plusieurs centaines de soldats » (Le Figaro), « ces plusieurs centaines d'animaux naturalisés » (Le Nouvel Observateur), « ces plusieurs dizaines de déguerpis » (Le Huffington Post), ces « onze premiers mineurs [qui] ont pu être secourus sur les plusieurs dizaines qui se sont retrouvés piégés » (Europe 1), « les plusieurs dizaines de personnes » (Le Parisien), « les plusieurs centaines de personnes » (Libération), « les plusieurs profs » (La Voix du Nord), « les plusieurs années » (Atlantico), etc., que l'on voit actuellement fleurir dans la presse ? N'en déplaise à Féraud − qui écrivait déjà en 1787 : « Pasquier dit : ces plusieurs persones. Cela était bon de son temps, et ne vaudrait rien aujourd'hui » (Dictionnaire critique de la langue française) −, à Grevisse et à Goosse − qui n'hésitent pas à qualifier ladite combinaison d'« inusitée » (entendez : qu'on n'emploie pas dans le langage usuel) ! −, à Arrivé, Gadet et Galmiche − qui considèrent cet usage comme « très fortement archaïque et affecté » (La Grammaire d'aujourd'hui, 1986) − ou encore à Sancier-Chateau et Denis − selon lesquels « plusieurs s’emploie seul devant le nom ; il ne peut se combiner avec un déterminant spécifique » (Grammaire du français, 1997) −, les faits sont têtus. Sont-ils pour autant irrecevables du point de vue de la grammaire ?

    Plusieurs spécialistes (dont Wilmet, Riegel, Gaatone, Corblin, Bacha, Leeman, Gréa et quelques autres) se sont attachés à souligner la différence entre plusieurs et quelques, trop souvent présentés dans les dictionnaires usuels comme des déterminants synonymes (2). Si nos indéfinis désignent tous deux une pluralité indéterminée de choses ou de personnes (qu'il serait vain de chercher à ordonner), seul quelques s’accommoderait de contextes restrictifs, quand plusieurs possèderait une valeur nettement augmentative (conforme, du reste, à son étymologie). Comparez : Vous avez plusieurs jours pour préparer votre oral, ne vous affolez pas ! et Vous avez quelques jours pour préparer votre oral, il ne faut pas perdre de temps ! (Jacqueline Bacha) ; Pourriez-vous me consacrer quelques instants ? et non plusieurs instants (Francis Corblin).

    Surtout, plusieurs se révèle incompatible avec des noms non comptables (ou intrinsèquement pluriels), à la différence de quelques : Il faut vous attendre à des représailles / à quelques représailles (et non à plusieurs représailles). « Si donc, poursuit Bacha, plusieurs implique des entités que l'on peut dénombrer, il suppose du même coup une idée plus précise de l'identité propre des êtres qu'il quantifie : le sous-ensemble qu'il constitue rassemble des individus distincts non assimilables les uns aux autres, tandis que quelques regroupe plutôt des unités [suffisamment indifférenciées pour être rassemblées par les]. » C'est peut-être cette différence de perspective qui explique que quelques soit compatible avec l'article défini, contrairement à plusieurs qui renvoie à une sommation d'éléments distincts, sans que cette sommation puisse prétendre au statut de collectif.

    On conçoit aisément que le sujet puisse embarrasser les services du Dictionnaire de l'Académie, sollicités par un membre du forum Défense de la langue française : « À les quelques pourrait, par un phénomène d’analogie (...), correspondre les plusieurs. Nous déconseillons cependant cette forme qui expose ceux qui l’emploient à être sanctionnés, condamnés, repris par d’éminents grammairiens, mais nous considérons aussi qu’elle n’est ni absurde ni dénuée de logique. » Bel exemple de réponse d'équilibriste, s'il en est.

    Reste à comprendre pourquoi un tour condamné par plusieurs spécialistes perdure, voire se répand dans la langue. Et si − et c'est là simple hypothèse de ma part − nos amis anglais n'étaient pas étrangers à cette tendance − several s'accommodant fort bien, outre-Manche, de l'article (the several years, any of the several) ? Je vous laisse quelques jours et plusieurs nuits pour vous forger votre propre opinion.

    (1) « Les païens se revêtent de hauberts à la sarrasine,
    Qui, pour la plupart, sont de triple épaisseur » (traduction par Léon Gautier).

    (2) « Plusieurs 1. adj. Plus d'un (en général, plus de deux), un certain nombre. → Quelque(s) » (Robert illustré 2013).

    Remarque : D'après l'Office québécois de la langue française, plusieurs est employé au Québec avec le sens ancien de « beaucoup, un grand nombre de » ou le sens moderne de « un certain nombre », selon le contexte.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Dans le doute : Sur les quelques dizaines de militaires engagés.

     

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