• Cela ne fait pas un pli !

    « Cristiano Ronaldo ne cache pas ses envies d’ailleurs et serait cette fois bien décidé à plier bagages. »
    (Thomas Pisselet, sur sports.fr, le 7 juin 2018)

     

      FlècheCe que j'en pense


    Vous fallait-il une illustration des incohérences de nos ouvrages de référence ? En voici une nouvelle, qui porte sur le nombre de bagage dans l'expression plier bagage(s) : ne lit-on pas « plier bagages », puis « plier bagage » respectivement aux articles « bagage » et « plier » d'un Dictionnaire historique de la langue française prompt à retourner sa veste d'une page à l'autre ou, à tout le moins, à changer d'avis comme de chemise ? L'Académie elle-même se prend les pieds dans la valise orthographique, en laissant échapper un « Vous n'avez plus qu'à plier bagages » à l'article « avoir » de la neuvième édition de son Dictionnaire, alors qu'elle n'a jamais opté que pour la forme sans s depuis 1694 !

    La plupart des spécialistes, pourtant, s'en tiennent au seul singulier, comme c'est généralement le cas dans les locutions formées d'un verbe et d'un nom sans déterminant (1) : « Plier bagage » (Littré, Godefroy, Huguet, Georgin, Hanse, Dupré, Rey-Debove, Duneton, Colignon), « Plier bagage (sans s) » (Thomas), « Avec bagage au singulier : plier bagage » (Girodet), « Bagage est au singulier dans plier bagage » (Bescherelle) − seul Larousse laisse le choix du nombre, histoire de ne pas être pris à son tour la main dans le sac de l'inconséquence : « Plier bagage(s) ». Même unanimité chez leurs aînés : « Plier bagage » (Antoine Oudin, 1640 ; César-Pierre Richelet, 1680 ; Thomas Corneille, 1687), « Chacun plie bagage » (Claude Favre de Vaugelas, avant 1650), « Il faut plier bagage » (Antoine Furetière, 1690). C'est que, d'après ce dernier, « bagage se dit en nom collectif de tout l'équipage d'une armée [et, plus généralement, de tout équipage de voyage] », lequel est porté « sur des chariots, sur des charettes et sur des chevaux », selon Richelet ; l'Académie, dès la première édition (1694) de son Dictionnaire, confirme ce sens collectif : « Bagage, Se prend quelquefois absolument pour l'Amas de tous les bagages d'une armée. » (2) Vous l'aurez compris : c'est sur les champs de bataille (où bagage désigne le contenu) que notre expression puise son origine, et non pas dans les halls d'aéroport encombrés de valises de voyageurs (où bagage, le plus souvent au pluriel, désigne désormais le contenant).

    Mais au fait, pourquoi « plier » bagage, me demanderez-vous, s'il ne s'agit précisément de rabattre, de (re)plier l'une sur l'autre les deux parties de sa valise avant de partir en voyage ? La réponse est à chercher du côté des soldats romains qui, dans la perspective de lever le camp, recevaient, nous dit-on, l'ordre de vasa colligere, à savoir rassembler et préparer tout leur barda : « Pour se mettre en marche, la légion attendait trois signaux donnés au son de la trompette ; au premier les soldats pliaient les tentes et préparaient le bagage, vasa colligere, au second ils les plaçaient sur les bêtes de somme et les chariots de transport, au troisième ils se mettaient en rangs pour commencer la marche » (Manuel d'antiquités romaines, Auguste-Amédée-Guillaume Arendt, 1837). À l'instar du latin colligere, plier s'entend donc, dans notre expression, au double sens de « rassembler » : « Plier bagage, rassembler ses bagages, ses affaires ; décamper, en parlant de troupes » (Grand Larousse encyclopédique, 1960) et de « resserrer » : « Plier bagage, serrer les tentes, les bagages, et, par suite, décamper, se retirer, en parlant d'un corps de troupes » (Littré). On a d'abord dit, du reste, trousser bagage, avec trousser mis pour « ramasser [et] faire occuper un plus petit espace » (Furetière), « assembler en tas maintenus par des liens, empaqueter, charger (en vue d'un déplacement) » (3). Toujours est-il que notre expression, associée au signal du départ, en est venue par métonymie à signifier « s'apprêter à partir, s'en aller ». C'est du moins ce qu'indique le Grand Larousse encyclopédique, car des nuances se sont fait jour d'un lexicographe à l'autre (quand ce n'est pas, une fois encore, chez un même lexicographe !), certains introduisant dans leurs définitions une idée de hâte, de fuite même, qui semble pourtant absente de la locution originale. Comparez : « Trousser ou plier bagage, s'enfuir, s'en aller » (Oudin, 1640) ; « Plier bagage, c'est s'en aler d'un lieu pour n'y pas revenir » (Richelet, 1680) ; « On dit figurément et adverbialement qu'il faut plier, trousser bagage pour dire qu'il faut s'enfuir, qu'il faut déménager » (Furetière, 1690) ; « Plier bagage. S'en aller sans dire mot, s'enfuir, déloger, quitter, abandonner un lieu en hâte et sans bruit, s'échapper, dénicher, se retirer » (Philibert-Joseph Le Roux, 1718) ; « On dit figurément, dans le style familier, plier bagage, trousser bagage (le premier est le meilleur), s'enfuir, décamper, déménager » (Féraud, 1788) ; « On dit plier bagage comme plier son paquet, pour s'en aller furtivement » (Pierre-Benjamin Lafaye, 1858) ; « Plier bagage, se dit d'une armée qui décampe, qui se retire devant une autre. Fam., S'en aller furtivement » (Charles Nodier, 1865) ; « Familièrement. Plier, trousser bagage, décamper, s'en aller » (Littré, à l'article « bagage » de son Dictionnaire, 1877), mais « Fig. Plier bagage, s'en aller, fuir à la hâte, furtivement » (à l'article « plier ») ; « On dit figurément et familièrement, Plier bagage, trousser bagage, pour dire, Déloger furtivement, s'enfuir » (Dictionnaire de l'Académie, 1694-1935), mais « Plier bagage, se préparer à décamper et, par affaiblissement, partir » (neuvième édition, 1992) ; « Trousser bagage (vieux), plier bagage. Décamper, s'enfuir hâtivement » (TLFi) (4). D'aucuns verront peut-être dans ces différences l'influence du verbe décamper, dont le sens a évolué de « lever le camp » à « s'en aller au plus vite, s'enfuir précipitamment ». Précisons enfin que notre expression s'est aussi employée, « par extension de métaphore » (Féraud) et « populairement » (Académie), comme euphémisme de « mourir » : « On dit d'un homme mort qu'il a plié bagage » (Furetière), « Mais en cette occasion de trousser mes bribes et de plier bagage, je prens plus particulierement plaisir a ne faire guiere ny de plaisir ny de deplaisir a personne en mourant » (Montaigne), « Je ne vais pas tarder à plier bagage. Faites-moi donc la grâce de me laisser mourir ici en paix » (Paul Morand) (5).

    Mais revenons à notre substantif. Grande est assurément la tentation, dans cette affaire, d'écrire bagages au pluriel, hier en souvenir du latin vasa (qui n'est autre que l'accusatif pluriel de vas, vasis, « vase, meuble, vaisselle ») et de nos jours sous l'influence de faire, préparer ses bagages (notez la présence du déterminant). Aussi ne s'étonnera-t-on pas d'y voir succomber quelques plumes, fussent-elles dotées d'un bagage respectable : « Il y a aussi peu de jugement à dire à une personne qui se meurt "il faut plier bagages" qu'à dire "adieu paniers, vendanges sont faites" à un amant dont on se sépare » (Roger de Bussy-Rabutin, 1678), « On détend les tentes et on plie bagages » (Vincent Thuillier, 1730), « Turenne se décida à plier bagages » (Pierre Larousse, 1870), « Je prierai notre hôte de plier bagages et de déguerpir ! » (Henri Bernstein, 1913), « On plia bagages et l'on attendit les avant-trains » (Guillaume Apollinaire, 1917), « On va plier bagages et filer » (Jean Giono, 1929), « Les forains plient bagages » (Raymond Queneau, 1968), « Albert plia bagages et disparut sans laisser d'adresse » (Edmonde Charles-Roux, 1977), « Puisque apparemment je ne suis pas le bienvenu, je préfère plier bagages et m'en aller » (Philippe Gaillard, 2014). Il n'empêche, c'est bien le sens collectif singulier qui s'est imposé dans l'usage. Pas de quoi se lamenter pour autant de voir notre langue ainsi mise à... mal(le) !
      

    (1) Que l'on songe à avoir affaire, faire effet, prendre note, rendre service, souffler mot, tenir parole, tirer profit...

    (2) De même lit-on dans le Dictionnaire de l'armée de terre (1841) d'Étienne Alexandre Bardin : « L'expression Bagage [désigne] l'ensemble des effets que les armées et les troupes doivent emporter avec elles ; c'est leur matériel légal, c'est l'ensemble des ballots et caisses d'emballage qu'elles sont autorisées à avoir à leur suite. »

    (3) Exemples avec trousser : « Le roy Edouart [...] fist trousser et baguer tout son bagaige » (Jean de Roye, vers 1460), « [Ils] firent trousser tout le bagage du roy et chariot et charrettes et malles » (Charles de Hongrie, vers 1495-1498), « [Ils] trousserent leur bagaige » (Jean Marot, vers 1523) et, sans déterminant, « L'empereur Charles V ayant commandé de trousser bagage » (Henri Estienne, 1566), « Car il feit trousser bagage et marcher son armée » (Jacques Amyot, 1567), « Les plus sages [...] troussèrent de bonne heure bagage » (Étienne Pasquier, 1581) ; exemples avec plier : « Il pouvoit bien plier bagage » (Jean Crespin, vers 1560), « Ces petites gens [...] commencèrent plier bagaige » (Claude de Rubys, 1577), « Plions bagage » (Montaigne, 1580), « Mon bagage est plié, tout est demesnagé » (Philippe Desportes, 1603), « Par la raison, Monsieur, qu'il faut plier bagage » (Molière, 1666) ; exemples avec ployer (doublet de plier) : « Aiant ploié bagage » (Agrippa d'Aubigné, 1616), « Allez ployer bagage » (Corneille, 1639).

    (4) Est également attestée au XVIIe siècle l'expression à trousse-bagage, « en toute hâte ».

    (5) Varron écrivait déjà au Ier siècle avant Jésus-Christ : « Ut sarcinas colligat, antequam proficiscatur e vita. »


    Remarque 1 : Le substantif masculin bagage est le dérivé collectif de l'ancien français bagues, « objets, effets, paquets que l'on emporte avec soi », probablement issu de baga ou bage, formes dialectales d'Italie du Nord, ou de l'ancien provençal baga, « sac ». On se gardera de toute confusion graphique avec l'homophone baguage (« action de baguer un oiseau ») et avec l'anglais baggage.

    Remarque 2 : Le même flottement est observé avec l'expressions avec armes et bagage(s), qui signifie « avec tout son matériel, avec tout son équipement » : « Sortir avec armes et bagages » (à l'article « honneur » du Dictionnaire de Littré), mais « La garnison capitula et obtint de sortir avec armes et bagage » (à l'article « bagage »).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Il serait bien décidé à plier bagage.

     

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