• Ce n'est pas équivalent

    « Le titre de la firme à la pomme [...] a chuté de 11% sur la semaine, faisant fondre sa capitalisation boursière de 65 milliards de dollars, une somme équivalante au PIB (Produit intérieur brut) du Cambodge. »
    (paru sur latribune.fr, le 30 avril 2016)  

    FlècheCe que j'en pense


    Équivaloir fait partie de ces verbes pour lesquels l'orthographe de l'adjectif verbal (variable) et du participe présent (invariable) diffère : « Deux procédés parfaitement équivalents [notez le ent de l'adjectif verbal] ou équivalant parfaitement [participe présent, avec ant] » écrit ainsi Hanse. La graphie équivalante, retenue par notre journaliste, est donc clairement fautive − du moins, en français moderne (1). Reste à établir s'il convient d'écrire une somme équivalente au PIB ou une somme équivalant au PIB, autrement dit si l'on est en présence d'un adjectif ou d'un participe. Et c'est là que les ennuis commencent.

    D'après l'Académie, « en général la présence d’un complément, en particulier d’un complément d’objet direct ou indirect, indique qu’il s’agit d’un participe présent tandis que l’emploi absolu est en faveur de l’adjectif verbal » (2). Partant, l'existence dans notre exemple de l’objet indirect au PIB du Cambodge tendrait à exclure la graphie équivalente, qui est manifestement celle d'un adjectif. Mais alors pourquoi les Immortels, ignorant leur propre recommandation, se sont-ils laissé(s) aller à écrire dans la dernière édition de leur Dictionnaire : « Droit équivalent à l'usufruit » ou encore « Médecin général inspecteur, médecin des armées de grade équivalent à celui de général de division », là où Le Petit Larousse illustré s'en tient prudemment à « Brigadier, grade équivalant à celui de caporal » ? Vous l'aurez compris, toute la subtilité du sujet est contenue dans la précaution oratoire « en général ».

    André Goosse se fait l'écho de ce flottement dans Le Bon Usage : « La présence d’un objet indirect ou d’un complément adverbial n’empêche pas aussi nettement [que celle d’un objet direct] que l’on ait affaire à l’adjectif » (3). Autrement dit, si une forme en -ant suivie d'un COD est toujours un participe présent, la distinction avec l'adjectif verbal s'avère moins claire en présence d'un COI (ou d'un complément circonstanciel), car verbes et adjectifs peuvent avoir de tels compléments (4). Et le continuateur de Grevisse de conclure : « Il y a donc des circonstances où l'on a le choix entre équivalent et équivalant. » De là à considérer, à l'instar du rapport Haby sur les tolérances grammaticales et orthographiques (5), que les deux formes sont également admissibles dès lors qu'elles sont suivies d'un complément prépositionnel, il y a l'équivalent d'un pas de géant que Hanse se refuse à franchir. C'est qu'il ne faudrait pas perdre de vue ce qui différencie le participe présent de l'adjectif verbal : le premier exprime une action délimitée dans sa durée ; le second, une qualité, un état qui se prolonge. Aussi Hanse admet-il que l'on puisse écrire des toits brillant au soleil ou, selon l'intention, brillants au soleil, mais pas « une fumée hésitante à se répandre » (Max Gallo).

    Dupré (comme Girodet et Thomas) se montre encore moins tolérant : « Il faut distinguer soigneusement le participe présent équivalant et l'adjectif ou le nom équivalent. Il n'y a aucun doute quand le mot est suivi d'un complément : si ce complément est introduit par à, il s'agit du participe ; s'il est introduit par de, il s'agit du nom (ou parfois de l'adjectif). » Aucun doute, vraiment, quand le mot est suivi d'un complément introduit par à ? Allez dire cela à Littré, qui a choisi d'écrire − ne me demandez pas pourquoi − « ancienne mesure agraire équivalant à ce qu'un homme peut faucher de pré en un jour » mais « rendre un service équivalent à celui que l'on a reçu » !

    Vous, je ne sais pas, mais moi, j'apprécierais grandement que les spécialistes de la langue mettent fin à cette cacophonie... sans équivalent dans la grammaire française.

    (1) Rappelons ici que le participe présent était autrefois variable, comme en témoignent encore certaines locutions figées de la langue juridique : toutes affaires cessantes, séance tenante, des ayants droit…

    (2) L'Académie précise également « qu’avec une forme pronominale, il ne pourra s’agir que d’un participe présent (la belle saison se finissant). Il en ira de même si cette forme en –ant est précédée de l’adverbe ne (les invités ne retrouvant pas la sortie). En revanche, précédé d’un adverbe autre que ne, on aura affaire à un adjectif verbal (cette rue est très passante, fort peu passante). Enfin, en position d’attribut, une forme en –ant est également adjectivale (la route est glissante, son absence est inquiétante). »

    (3) Goosse illustre son propos en citant plusieurs exemples de formes en -ant où « l’accord semble être surtout une recherche littéraire, un archaïsme ».

    (4) Équivalent, adjectif, peut en effet se construire avec la même préposition qu'équivaloir et qu'équivalant : « L'indemnité qu'on lui accorda fut équivalente au dommage subi » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie), « Cette décision est équivalente à un refus » (Larousse en ligne). Que l'on songe également à tous ces adjectifs qui acceptent un complément prépositionnel : facile (à dire), fier (de son travail), natif (de Paris), etc.

    (5) « L'usage admet que, selon l'intention, la forme en -ant [suivie d'un complément d'objet indirect ou d'un complément circonstanciel] puisse être employée sans accord comme forme du participe ou avec accord comme forme de l'adjectif qui lui correspond », lit-on dans l'arrêté Haby du 28 décembre 1976. Comparez : La fillette, obéissant à sa mère, alla se coucher (la forme en -ant exprime une action momentanée et s'accompagne d'un complément indispensable au sens ; c'est un participe présent, invariable) et La fillette, (très) obéissante à sa mère, alla se coucher (la présence de l'objet indirect à sa mère n'empêcherait pas de considérer obéissant comme un adjectif verbal, qui exprime une qualité et s'accorde).


    Voir également le billet Adjectif verbal ou participe présent ?
    .

    Remarque : L'hésitation entre équivalant et équivalent n'est pas nouvelle. Ne lit-on pas dans la Grammaire des grammaires (1814) de Girault-Duvivier ce correctif : « au lieu de, mais équivalent à un substantif; lisez, mais équivalant à un substantif » ? Trente ans plus tôt, le sujet ne semblait pourtant guère perturber Jean-François Féraud, qui écrivait à l'entrée « équivalent » de son Dictionnaire critique de la langue française (1787) : « Le verbe régit la préposition à; le substantif peut régir la préposition de; mais l'adjectif s'emploie ordinairement sans régime. » Voilà, en effet, qui simplifiait singulièrement les choses !

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Une somme équivalant (ou équivalente ?) au PIB du Cambodge.

     

    « Oh ! ce cours !Beaucoup de (du) bruit pour rien »

    Tags Tags : , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :