• Ce n'est pas du luxe !

    Ce n'est pas du luxe !

    « Les mêmes experts [du marché de l'art] attribuent cette soudaine désaffection aux mesures anticorruption prises par le gouvernement de Pékin, qui prohibent notamment les cadeaux somptuaires, au premier rang desquels figurent les œuvres d’art. »
    (paru sur lemonde.fr, le 8 avril 2016)  
     

    FlècheCe que j'en pense


    Emprunté du latin sumptuarius (« relatif à la dépense »), lui-même dérivé de sumptus (« coût, dépense, frais »), l'adjectif somptuaire est à l'origine un terme de droit qui se dit des lois et des règlements encadrant certaines dépenses. Ainsi, dans l'Antiquité, les lois somptuaires (leges sumptuariae) avaient pour objet de régler les dépenses des citoyens et plus particulièrement de combattre le luxe excessif (dans les toilettes, les banquets, les funérailles, etc.). En France, l'édit somptuaire de 1660 interdisait de porter « aucune étoffe d'or ou d'argent, fin ou faux ».

    Lorsque les lois somptuaires ne furent plus de rigueur dans notre pays, l'adjectif conserva l'idée de luxe qui leur était attachée (mais, curieusement, pas celle de limitation...) en passant dans le langage général avec le sens étendu − et critiqué ! − de « de luxe, qui présente un caractère de luxe inutile ». Que l'on songe aux expressions arts somptuaires (pour « arts décoratifs de luxe », par opposition aux arts utilitaires) et, surtout, dépenses somptuaires, ravalée au rang de pléonasme (Capelovici, Cerquiglini, Colignon, Girodet, Hermant, Julaud, Thomas, Larousse en ligne) ou de tautologie (Georgin) par tous ceux qui considèrent que ledit adjectif ne peut se payer le luxe de frayer avec des noms autres que loi, édit, mesure, ordonnance, réforme, règlement, taxe, etc. ! « Il n'en reste pas moins, fait observer Dupré non sans quelque apparence de raison, que somptuaire amène avec lui l'idée de luxe, de superflu qui n'est pas dans dépense et l'idée de dépense excessive qui n'est pas dans somptueux. » C'est qu'il ne vous aura pas échappé que la confusion entre les paronymes somptuaire et somptueux − qui ont l’étymon sumptus en commun − n'est pas étrangère à ce glissement de sens : « C'est sous l'influence de somptueux que, par ignorance et par abus, certains emploient erronément somptuaire quand il faudrait dire et écrire fastueux, luxueux, somptueux, de luxe, de prestige, d'apparat, dispendieux, excessif, etc. » s'emporte Jean-Pierre Colignon. Paul Valéry (« La capitale [...] voluptuaire et somptuaire d'un grand pays »), Édouard Herriot (« Prélever un tant pour cent sur nos dépenses somptuaires »), André Siegfried (« On parle de dépenses somptuaires »), André Maurois (« Une lettre indignée de Mrs Byron blâma ces dépenses somptuaires »), Georges Duhamel (« Jusqu'au jour où il ne songera plus au bas de laine, mais à des dépenses somptuaires »), Jules Romains (« L’on doit s’astreindre […] à des frais somptuaires »), Pierre-Henri Simon (« [les] dépenses somptuaires de ce comédien de lui-même »), Marguerite Yourcenar (« Il avait médité sur l’imagination de l’insecte dans ses transformations somptuaires ou terrifiantes ») et quelques autres de leurs collègues en habit vert apprécieront...

    Il faut dire que la position de l'Académie sur ce sujet est pour le moins fluctuante. On lit partout qu'elle a fermement condamné l'extension de sens de somptuaire dans sa mise en garde du 2 octobre 1969. Cinquante ans plus tard, tout porte à croire que les Immortels sont fin prêts à l'accueillir dans la neuvième édition de leur Dictionnaire, depuis que figure sur le site Internet de ladite Académie cette recommandation : « On dit des dépenses somptuaires. On ne dit pas des dépenses somptueuses. » Il n'empêche, je m'interroge : pourquoi condamnerait-on l'attelage dépenses somptueuses − sous le prétexte implicite qu'il s'agirait d'une tautologie, puisque le sens en serait : « dépenses de grande dépense » − mais pas dépenses somptuaires, pourtant frappé du même défaut ? Deux poids, deux mesures. Après tout, le tour dépense somptueuse − dûment consigné, au demeurant, dans les quatre premières éditions du fameux Dictionnaire (« faire une dépense somptueuse ») − se rencontre également sous quelques bonnes plumes : « Ne faites point de dépenses somptueuses pour les obsèques » (Pierre-Charles Levesque), « Tous ses revenus lui sont plus que jamais nécessaires pour ses dépenses somptueuses » (Auguste Nougarède de Fayet), « la vanité des dépenses somptueuses » (Gabriel-André Pérouse), « une ambiance de folie et de dépenses somptueuses souvent jamais réglées » (Joseph Joffo), « il est des achats de routine et des dépenses somptueuses qui entraînent un fort afflux de jouissance » (Pascal Bruckner), « ces dépenses somptueuses et somptuaires » (Alexandre Adler), « Ce ne sont que fêtes, dépenses somptueuses » (Le Français tout simplement, Jean-Pierre Colin, avec la participation de Marie-France Claerebout). On trouve même dans Rédiger avec succès lettres, e-mails et documents administratifs, de Roselyne Kadiss et Aline Nishimata, la recommandation inverse de celle de l'Académie : « Faire des dépenses somptuaires [...] On dit faire des dépenses somptueuses. » Comprenne qui pourra !

    En attendant d'y voir plus clair, on se réconfortera à peu de frais en constatant que l'unanimité paraît toujours acquise parmi les spécialistes sur le fait de dire : un décor, un palais, un repas, un cadeau somptueux... et non pas somptuaire. C'est déjà ça !

    Remarque : C'est sans sourciller que TLFi donne de luxe la définition suivante : « Pratique sociale caractérisée par des dépenses somptuaires [...] »

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Des mesures qui prohibent les cadeaux somptueux (ou de luxe).

     

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