• Cabinet élyséen

    « Ce positionnement de Bernard Cazeneuve, c'est celui du "républicain responsable", comme il le dit lui-même. Ce qui l'amène à évacuer d'emblée la question du livre polémique de Valérie Trierweiler. "Je ne veux pas alimenter ça". »
    (François-Xavier Bourmaud sur lefigaro.fr, le 4 septembre 2014)

    Bernard Cazeneuve (photo Wikipédia sous licence GFDL par Mahmoud)

      

    FlècheCe que j'en pense

    Gageons que les académiciens ne trouveront pas le positionnement de notre journaliste « grammaticalement responsable ». Ne lit-on pas à l'entrée « évacuer » de la dernière édition de leur Dictionnaire : « Fig. Écarter une question, se débarrasser d'un problème. Cet emploi est déconseillé » ? Encore faudrait-il que l'on daignât nous expliquer les raisons de cette mise en garde. Car enfin, si le verbe évacuer − emprunté du latin evacuare (« vider en dehors », « libérer de l'espace ou du temps »), lui-même dérivé de vacuus (« vide », « être libre ») − a d'abord été employé comme terme de médecine au sens de « rejeter de l'organisme », puis comme terme militaire au sens de « faire sortir ; abandonner, quitter, cesser d'occuper (un lieu) » − à moins que ce ne fût l'inverse (1) −, on est fondé à se demander pourquoi le bougre ne pourrait pas s'appliquer, par métaphore, à une chose (en l'espèce, une question, un problème, une difficulté, un argument) « que l'on fait sortir de façon autoritaire d'un endroit où elle ne doit pas être ».

    Le Dictionnaire historique de la langue française avance une hypothèse : « Le verbe s'emploie au figuré (v. 1946) avec le sens de "se débarrasser de, faire disparaître" (évacuer un problème), probablement d'après l'anglais to evacuate (attesté depuis 1326 en religion). » Voilà que notre affaire fleurerait l'anglicisme à plein nez... Voire, car ni mon Harrap's Shorter ni mon Oxford Dictionary ne mentionnent cette acception. Est-il besoin de préciser que, à l'inverse, l'écurie Robert s'est empressée d'accueillir dans ses colonnes ledit sens figuré sans aucune restriction d'usage : Question embarrassante, difficile à évacuer (Robert illustré) ; Évacuer un problème (Petit Robert) ? Le Larousse électronique n'a pas tardé à lui emboîter le pas : « Rejeter un problème, le mettre de côté sans l'examiner à fond. »

    Qu'en pensent les (autres) spécialistes de la langue ? Pas grand-chose, à dire vrai. Un rapide état des lieux (d'aisances) confirme le peu d'intérêt de nos experts en la matière (que d'aucuns qualifieront volontiers de chi...). Évacuez la place, il n'y aurait rien à voir ! Force est toutefois de constater que le tour ne leur est pas inconnu : « Cette attitude revient à totalement évacuer le problème du sens », « en linguistique, la théorie du signe évacuait le problème de la textualité » (Le français moderne) ; « Dans le langage, évacuer les questions, c'est "dire non" » (Alain Rey). Aussi ne s'étonnera-t-on pas de le voir fleurir chez les auteurs contemporains : « Certains (...) ne stérilisent pas moins d'énergie en évacuant de la conscience contemporaine le sens viril de la faute » (Emmanuel Mounier) ; « en évacuant de la réalité toute autre forme du mal » (Stéphane Giocanti) ; « Il est douteux que Béguelin n'ait pas compris que d'Alembert ne mentionne la liberté de Dieu que pour en évacuer l'argument » (André Charrak) ; « Il s'en ouvrit également à son supérieur hiérarchique qui évacua la question à sa manière » (Georges Ayache) ; « D'une pichenette, il évacua le problème » (Bernard Werber) ; « [Telle théorie] évacue les problèmes que pose la réalisation concrète de l'équilibre optimal » (Jacques Attali) ; « on évacuait le problème hors de la géographie dans laquelle il est pourtant spécifiquement cantonné » (Michel Onfray).

    Oserai-je ici vider mon sac sans verser dans la logorrhée ? N'en déplaise aux Immortels, cet emploi ne me choque pas. D'une part, le latin evacuare possédait déjà le sens figuré de « affaiblir, anéantir », que l'on retrouve dans cette citation de Fénelon : « C'eût été affaiblir et évacuer, comme dit saint Paul, la vertu miraculeuse de la croix, que d'appuyer la prédication de l'Évangile sur les secours de la nature » ; évacuer n'aurait ensuite fait qu'emprunter la voie naturelle qui va du domaine religieux au domaine civil (après un éventuel détour par les campagnes anglaises). D'autre part, Littré nous apprend que l'on a dit autrefois couler une question à fond pour « la traiter sans rien omettre » ; avouez que ce serait un comble de ne pouvoir l'évacuer sur le champ ! Pour autant, ceux qui le souhaitent pourront toujours recourir à un équivalent : éluder, esquiver, rejeter, écarter, mettre de côté, refuser de tenir compte de, etc., quitte à se trouver dans... l'embarras (le premier qui dit gastrique sera évacué manu militari).


    (1) Alain Rey se contredit sur ce point : « Le verbe est d'abord employé comme terme de médecine » (Dictionnaire historique de la langue française, 2012) mais « Évacuer fut d'abord un terme militaire » (Le français dans le monde, 2005).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Ce qui l'amène à évacuer (ou à éluder, à esquiver) d'emblée la question.

     

    « Complètement K.-O.Service compris »

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  • Commentaires

    1
    Michel JEAN
    Mardi 29 Septembre 2015 à 10:28
    <address>Bonjour M. Marc, Avec des élus...cubrations se sont les élus qui emboitent le pas: je suis ok. Mais avec Cabinet élyséen: le Larousse élec. emboite également le pas? Par ailleurs je lis le gouvernement, la municipalité, le pays tout entier, et pourquoi pas? l'Europe bille en tete emboite le pas. Moi je pensais que seulement une ou des personnes physiques pouvaient vous emboiter le pas, en fait on me rétorque qu'une personne morale peut très bien vous emboiter le pas ( Mystère(s).) aussi ; je suis pas ok. Ai-je raison ou pas raison??? Merci. Bye. Mich.</address>
    2
    Mardi 29 Septembre 2015 à 19:28

    On peut en effet considérer que derrière les dictionnaires il y a des maisons d'édition... et donc des personnes : « Le Dictionnaire général a emboîté le pas à Littré » (Albert Dauzat), « De ce point de vue, le Robert fait plus "qu'emboîter le pas à Littré" » (Olivier Soutet citant John Orr), « les dictionnaires et les médias lui ont emboîté le pas » (Bruno Dewaele), « plusieurs dictionnaires ont emboîté le pas » (Henriette Walter). Plus osée est cette citation d'André Barbault, trouvée dans le TLFi : « Cette définition emboîte le pas à la différenciation établie par Robert Amadou entre l'univers scientifique et le cosmos astrologique. »

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