• Ça suffit !

    « J'ai résilié sans m'appauvrir un abonnement à la publication épaisse où la faim de savoir doit se suffire de l'apport des avis mortuaires. »
    (Gaston Cherpillod, dans son livre D'un ciel bleuâtre, paru aux éditions L'Âge d'homme) 

     

     
    FlècheCe que j'en pense


    Parmi les diverses constructions du verbe suffiresuffire à (ou pour) suivi d'un nom ou d'un infinitif, il suffit de (ou que), etc. −, intéressons au tour pronominal se suffire. Employé absolument, il signifie « subvenir à ses propres besoins », mais on le rencontre souvent suivi de la préposition à au sens de « trouver en soi le moyen de se passer des autres » (en parlant d'une personne) ou de « n'avoir besoin d'aucun complément, d'aucune amélioration » (en parlant d'une chose) : « La vertu a cela d'heureux qu'elle se suffit à elle-même » (Labruyère), « N'attendez rien de grand de qui croit se suffire » (Houdar de La Motte), « Quand on se suffit l'un à l'autre, s'avise-t-on de songer à un tiers ? » (Rousseau), « Ah ! ma fille, la triste et pénible résolution que celle de vivre seul, et de se suffire à soi-même ! » (Marmontel), « Mais se suffire n'est que tuer le temps et tromper la tristesse » (Sand)
    .

    J'ai eu beau chercher dans les dictionnaires et ouvrages de référence à ma disposition, nulle trace de se suffire construit avec la préposition de. À dire vrai, ce n'est pas tout à fait exact. On peut lire à l'entrée « patrimoine » du Littré cette citation de Philippe de Remy (XIIIe siècle), annotée de la main du lexicographe : « Clercs qui ne marceandent pas, ançois se cevissent [se suffisent] de lor patremongne ou de lor benefices. » Avouez que la caution est mince, pour ne pas dire... insuffisante. Le tour se trouve pourtant sous quelques plumes avisées : « se suffisant de trois ou quatre nuits par an » (Zola), « Les amants [...] se suffisent de l'espace qu'il faut pour étendre leur corps près d'un autre » (Guy de Pourtalès), « éprouver si elle [= une pièce de théâtre] se suffirait de ne comporter rien qui ne fût nécessaire à cette action » (Henry de Montherlant), « Quand on a regardé en face le soleil et la mort, peut-on se suffire de la mesure ? » (Jean-Marie Domenach), « il était dans la misère mais se suffisait de peu » (Michel Peyramaure), « je me suffis de ceux qui ont dit à peu près ce que je pense » (Guy Lardreau), « ceux-là se suffisaient de la spontanéité du vouloir » (Comte-Sponville), et jusque chez des académiciens : « Bernard devrait se suffire de la tranche de jambon et du pot de yaourt laissés pour lui dans le réfrigérateur » (Dominique Fernandez), « ceux qui se suffisaient de la gomme arabique » (Frédéric Vitoux) ; il est surtout présent chez Albert Camus, qui en fait un grand usage : « [Ils] ne peuvent se suffire de regrets exprimés à la cantonade », « Le premier lui apprend à vivre sans appel et se suffire de ce qu'il a », « ceux qui se suffisent de l'homme et de son pauvre et terrible amour », « Vous vous suffisiez de servir la politique de la réalité » et, comme si cela ne suffisait pas, « il a toutes les chances d'être connu par un assez grand nombre de personnes qui ne le liront jamais parce qu'elles se suffiront de connaître son nom et de lire ce qu'on écrira sur lui ». On peine à croire que l'auteur de La Peste ait ainsi confondu se suffire et se contenter − lequel verbe, est-il besoin de le préciser, se construit régulièrement avec la préposition de.

    Dans le doute, il suffit de passer son chemin.

    Remarque 1 : À ma connaissance, la plus ancienne attestation de se suffire de date tout de même de 1588 : « Le Roy Anglois [...] s'estoit remis au requoy [= au repos], se suffisant de ranger les Escossois & Galois quand ils luy faisoient la guerre » (Bertrand d'Argentré, L'Histoire de Bretaigne).

    Remarque 2 : Selon Girodet, le tour se suffire à soi-même est un « pléonasme admis dans la langue cursive », qu'il convient d'« éviter dans le registre soutenu ».

    Remarque 3 : Se suffire fait partie de ces verbes pronominaux dont le participe passé ne s'accorde jamais, parce qu'ils ne sauraient avoir de complément d'objet direct : Cette communauté s'est longtemps suffi à elle-même.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La faim de savoir doit se contenter de l'apport des avis mortuaires.

     

    « Pas français, impensable ? Pensez donc !Un bref délai, de grâce ! »

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