• Beaucoup de (du) bruit pour rien

    Beaucoup de (du) bruit pour rien

    « Ne dites pas : Il connaît beaucoup des musiciens français.
    Dites : Il connaît beaucoup de musiciens français. »


    FlècheCe que j'en pense


    J'avoue avoir tiqué en découvrant cette affirmation bien péremptoire sur un site américain consacré à l'apprentissage de la langue française. Car enfin, pourquoi ne dirait-on pas : Il connaît beaucoup des musiciens français ?

    Parce que, me rétorquera-t-on subito, c'est beaucoup de suivi du nom sans article que l'on utilise d'ordinaire pour exprimer un grand nombre ou une grande quantité : beaucoup de musiciens, beaucoup d'instruments, beaucoup de bruit. Certes, et grande est assurément la tentation pour le locuteur non francophone − si l'on en croit les professeurs de français langue étrangère − d'employer après beaucoup la forme pleine de l'article partitif, à l'instar d'un parler populaire émaillé de il y a beaucoup des gens qui..., il y a beaucoup du monde, il a beaucoup de la chance, etc.

    Toutefois, observe Goosse dans la quinzième édition du Bon Usage, du, de la, de l', des sont réguliers après les adverbes de quantité « si l'on veut marquer qu'il s'agit d'une réalité précise et déterminée (notamment par la présence d'un complément ou d'une proposition relative) ». Avouez que le bémol est de taille ! Dans ce cas... précis, en effet, beaucoup de s'associe on ne peut plus harmonieusement à l'article défini : Il connaît les musiciens de ce groupe (réalité déterminée) → beaucoup de + lesIl connaît beaucoup des musiciens de ce groupe (de + les donnant la forme contractée des). Ce qui fait dire à Marc Wilmet, avec quelque apparence de raison, que « beaucoup des est ambigu : synonyme de plusieurs des ou vulgarisme de beaucoup de ? ». Il n'empêche, nous confirmons ici − au risque d'écorcher les oreilles les plus délicates − qu'il est parfaitement possible d'employer beaucoup des (beaucoup du, etc.) comme expression de quantité. Pour preuve, ces quelques exemples trouvés chez des auteurs qui connaissent leurs gammes : « Beaucoup des amies de Marguerite sont venues à l'église » (Alexandre Dumas fils), « Beaucoup des églises et des monastères de la région s'échelonnent sur la route de Compostelle » (Simone de Beauvoir), « Elle attira vers son orbite [...] beaucoup des écrivains que lisait un public moins rare » (Charles Maurras), « Beaucoup des auditeurs étaient cyniques et aigres » (André Maurois), « Elle constata [...] que beaucoup des boutons manquaient » (Julien Green).

    C'est ainsi que l'on mesure à quel point beaucoup des n'est pas au même diapason que beaucoup de, comme le fait justement remarquer Hanse : « [Beaucoup de] veut dire : "un grand nombre de" sans plus, que les êtres ou les choses soient ou non déterminés ; beaucoup des (comme un grand nombre des) marque qu'on pense en outre à l'ensemble de ces êtres ou de ces choses, [qu'on] évoque une grande partie d'une totalité. » Comparez : Il connaît beaucoup de musiciens français (de façon générale) et Il connaît beaucoup des musiciens français (par exemple, au sein d'un groupe constitué de musiciens de nationalités différentes). Quand on vous dit que la langue française regorge de subtilités... propices aux fausses notes en tous genres !

    Voir également le billet Beaucoup.

    Remarque 1 : Girodet fait entendre une musique toute personnelle : selon lui, « beaucoup des ne peut s'employer que si le nom est déterminé par une relative, un participe ou un complément ». C'est oublier, me semble-t-il, que la détermination du nom peut se faire, plus généralement, par le contexte. Aussi bien est-il évident que, dans les exemples de Maurois et de Green précédemment cités, auditeurs et boutons, à défaut d'être déterminés « par une relative, un participe ou un complément », renvoient nécessairement à une réalité préalablement précisée (en l'espèce, le discours d'investiture de Franklin Roosevelt et un fauteuil capitonné).

    Remarque 2 : On se gardera de toute confusion avec les suites beaucoup du / beaucoup des correspondant à d'autres structures grammaticales : On parle beaucoup des musiciens français, en ce moment (beaucoup adverbe + verbe construit avec la préposition de). On apprend beaucoup des musiciens expérimentés (beaucoup employé comme nom + verbe construit avec la préposition de). Je retrouvais en eux beaucoup des valeurs apprises par mes professeurs de musique.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Les deux formes sont possibles, selon le sens.

     

    « Ce n'est pas équivalentÀ côté de la plaque »

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  • Commentaires

    1
    Issa
    Jeudi 26 Mai 2016 à 19:23
    Est-ce qu'il en va de même avec "peu de" ?
      • Jeudi 26 Mai 2016 à 20:03

        Oui : "Puis, peut-être, à cette heure, un peu du sang espagnol de sa mère parlait-il en elle !" (Edmond de Goncourt).

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    2
    Couac
    Samedi 28 Mai 2016 à 20:04

    Il me semble que la différence entre les deux tournures (dont vous notez à juste titre l’acceptabilité et la nuance sémantique) s’explique facilement par des différences de natures grammaticales :

    « Vous parlez beaucoup. » -> « Beaucoup » est à traiter comme un adverbe, sa nature grammaticale de base.

    « Il connaît beaucoup de musiciens français. » -> « Beaucoup de » est à traiter comme déterminant complexe (syntagme composé et figé, donc) formé par adjonction de « Beaucoup » emprunté à la classe des adverbes, à la préposition « de » (et non à la forme réduite de l’article indéfini « des ») ce qui explique l’invariabilité. Le déterminant étant l’élément syntaxique assurant l’actualisation du nom dans le discours (autrement dit, qui permet de donner au nom une référence concrète, réelle), ici, l’on note que « beaucoup de », déterminant de « musiciens français », envisage cette réalité comme « indéfinie » (d’où l’appellation de « déterminant indéfini ») en insistant cependant sur le caractère élevé de la quantité ou du nombre (mais c'est alors une appréciation subjective et absolue).

     

    « Il connaît beaucoup des musiciens français. » -> « Beaucoup » est à traiter comme un pronom indéfini (issu de l’adverbe, par conversion) ; les pronoms indéfinis, contrairement entre autres aux pronoms personnels, pouvant supporter des compléments dits du pronom (sur le même modèle que les compléments du nom), « beaucoup » est régulièrement assorti d’un complément de ce type, introduit par la préposition « de » que l’on retrouve ici sous sa forme contractée avec « les », article défini pluriel du nom « musiciens » : « de + les » => « des ». On aurait, sans la contraction « *Il connaît beaucoup de les musiciens français. » qui explicite, s’il était besoin, la remarque sémantique : dans ce dernier cas, le groupe des « musiciens français » est considéré comme défini dans l’énoncé (en raison, tout simplement, de l’article défini), et le pronom « beaucoup » ne fait qu’extraire un certain nombre d’entités (élevé, en l’occurrence), de ce groupe. NB : Contrairement à ce qu’on pourrait croire, ce type de tournures est très courant et naturel : « Il en connaît beaucoup. » -> où « en » est pronom (nature grammaticale) et complément (fonction grammaticale) du pronom beaucoup. Ce qui fait que notre exemple semble bizarre et incorrect au premier abord, c’est la difficulté à analyser d’emblée la forme « des » comme la contraction de la préposition et du défini – on a plutôt tendance à la comprendre comme un article indéfini pluriel, et alors, ça nous semble naturellement fautif, par analogie avec la tournure en "beaucoup de" où chacun connaît intuitivement l'invariabilité de la préposition qui fait partie intégrante du déterminant...

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