• On a du mal à imaginer aujourd'hui la polémique démesurée qu'a suscitée l'essor du verbe baser.

    Nous sommes à la fin du XVIIIe siècle. Apparu en 1618, le verbe baser est de plus en plus employé - bientôt même par d'excellents auteurs (Balzac, Baudelaire, Hugo, etc.) - alors qu'il s'agit d'un néologisme que certains considèrent comme inutile puisque synonyme de fonder. L'Académie cède à la pression en l'admettant dans son Dictionnaire en 1798... pour le bannir de l'édition de 1835, à la suite de la campagne menée par quelques puristes, dont l'académicien Royer-Collard qui s'écria à cette occasion : « S'il [le verbe baser] entre, je sors ! »

    De nos jours, l'Académie ne reconnaît que l'acception militaire du verbe baser, à savoir « installer dans une ou plusieurs bases (militaires) ».

    La flotte basée à Brest. Les troupes basées sur le territoire.

    Pour le reste, elle persiste dans sa condamnation : « [Le verbe baser] ne doit pas être employé au sens figuré. Il faut lui préférer Fonder, établir. »

    On peut légitimement se demander pourquoi l'Académie fait preuve d'un tel acharnement, quand Littré lui-même reconnaissait qu'il s'agit d'« un néologisme fort employé présentement et qui n'a rien de condamnable en soi », puisque régulièrement formé sur base comme fonder l'est sur fond. Hanse (voir bibliographie) renchérit : « Baser, employé comme synonyme de fonder, a des ennemis irréductibles. Cet emploi n'est pourtant ni récent ni rare, même dans la langue cultivée ou littéraire, et l'on doit le considérer comme correct ».

    Pour autant, rien n'empêche de recourir à fonder pour éviter les critiques, d'autant que ce dernier verbe possède certaines acceptions étrangères à baser. Il en est ainsi de : Fonder un foyer, une famille, une entreprise, un parti politique. Fonder sur quelqu'un de grands espoirs (= croire en ses possibilités).

    Dans le sens de « prendre pour base, pour fondement » et « s'appuyer sur », (se) baser et (se) fonder sont considérés comme synonymes – même si les puristes proscriront la formulation (se) baser sur « qui sent trop ses origines scientifiques » (elle appartient à la langue de l'architecture, de la géométrie et de la chimie, selon Georgin).

    Il a fondé (de préférence à basé) son argumentation sur des éléments invérifiables.

    Une relation fondée (de préférence à basée) sur la confiance.

    Sur quoi se sont-ils fondés (de préférence à basés) pour critiquer cette analyse ?

    On dira toutefois : Ces remarques ne sont pas fondées (et non ne sont pas basées). Le bien-fondé d'une requête. → emploi de fondé comme adjectif dans le sens de « légitime, justifié, mérité ».

    Séparateur de texte

    Remarque 1 : La forme passive être fondé à (de préférence à de) signifie « avoir de bonnes raisons pour, être autorisé à ».

    Cet enfant est fondé à réclamer son héritage.

    Remarque 2 : Un fondé de pouvoir est une personne dûment autorisée à agir au nom d'une autre personne ou d'une société (Des fondés de pouvoir).

    Remarque 3 : Le magazine Vie et Langage a tenté d'établir une distinction entre les deux verbes, suggérant que, si l'on conçoit qu'une opinion puisse être fondée sur des preuves irréfutables (au sens de « s'appuyer sur », « être motivé, justifié »), « il est assez choquant de parler d'une "opinion fondée sur des ragots de bonne femme" ». Dans le cas où l'idée positive de soutien est absente, l'emploi de basé semble préférable. Ce qui donnerait ainsi toute sa légitimité à la phrase de Proust : « Du moins le plaisir n'était-il pas basé sur le mensonge » (A l'ombre des jeunes filles en fleurs).

    Baser / Fonder
    Steve Jobs avait co-fondé la célèbre marque à la pomme.
    (photo wikipedia sous licence GFDL by Matt Yohe)

     


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  • Qu'on se le dise, les adverbes jadis et naguère ne sont pas synonymes ! Bien au contraire...

    Jadis est la contraction du vieux français ja a dis (du latin jam, « déjà », et de dies, « jour »), signifiant « il y a déjà des jours » et par extension « il y a longtemps, autrefois ».

    Naguère est la contraction de (il) n'y a guère (de temps), soit « il y a peu de temps, récemment ».

    On veillera donc à bien faire la distinction entre jadis, qui se situe dans un passé lointain, et naguère, qui se situe dans un passé proche.

    Il fut mon ami, jadis.

    Au temps jadis.

    Cette entreprise, naguère si florissante, subit aujourd'hui la crise de plein fouet.

    Séparateur de texte

    Remarque : Antan signifie au sens propre « l'année d'avant » (du latin ante, « avant », et annum, « année »). On l'emploie aujourd'hui uniquement comme complément du nom avec le sens abusif d'« autrefois », « jadis » (Les coutumes d'antan) alors qu'il devrait être considéré comme leur antonyme : antan (il y a peu de temps) s'oppose à jadis (il y a très longtemps).

    Mais où sont les neiges d'antan (= d'autrefois, plus vraisemblablement que de l'année passée) ? [vers de François Villon, extrait de la Ballade des Dames du temps jadis, évoquant l'inexorable fuite du temps].

    Jadis / Naguère

     


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  • N'en déplaise à Bescherelle, l'euphorie ne devrait pas être résumée à une sensation d'« excitation joyeuse » (ou alors une excitation légère), afin d'éviter toute confusion avec un état plus proche de la frénésie et de l'effervescence que du sentiment d'aise qui sied à ce mot.

    Emprunté du latin eu- (bien, agréablement) et pherein (porter), euphorie est à l'origine un terme de médecine, qui désigne une impression de bien-être général, de confiance, d'optimisme (spécialement celle du patient en rémission ou qui croit se bien porter), en aucun cas un état d'agitation intense.

    Ressentir une douce euphorie. Le sport secrète une sorte d'euphorie.

    Certaines drogues provoquent un état euphorique.

    Par extension, être en pleine euphorie signifie donc « être très confiant, très optimiste », et un vent d'euphorie ne souffle rien d'autre qu'un air de sérénité et de contentement. Pas de quoi s'exciter !

    Il est loin le temps où la Bourse était en pleine euphorie (= en pleine confiance).

    Le festival s'est déroulé dans un climat enthousiaste (et non dans un climat euphorique).

    La liesse s'empara de la ville après la victoire (liesse = joie débordante et collective).

    Cet écrivain, qui fait son entrée sous un tonnerre d'applaudissements, n'est pas habitué à une telle effervescence (et non à une telle euphorie).

    Séparateur de texte

    Remarque 1
    : Paul Dupré (voir bibliographie) donne une définition précise de l'euphorie : « L'euphorie n'est pas un simple bien-être, elle implique un sentiment de confiance en soi, de facilité à agir, d'excitation légère ; c'est l'état où l'on se trouve quand on relève de maladie ou l'illusion procurée par certains médicaments ou certaines drogues. Elle vient de l'être même qui la ressent et non des conditions de confort environnantes. Le mot est donc utile mais il faut le réserver à ce sens précis ».

    Remarque 2 : Pour qui a le goût du mot juste, le choix ne manque pas, en français, pour décrire les différents degrés de nos sensations : bien-être, bonheur, joie, allégresse, béatitude, plénitude, enthousiasme, effervescence, excitation, exultation, explosion de joie, liesse, etc. Raison de plus pour ne pas céder à la mode consistant à donner à euphorie des sens qui ne sont pas les siens et qui ajoutent à la confusion.

    Remarque 3 : On retrouve la même idée positive exprimée par le préfixe grec eu- dans euphémisme (« bonne parole » d'où « atténuation d'une expression jugée trop désagréable »), euphonie (« bon son » d'où « ce qui est agréable à l'oreille »), eurythmie (« bon mouvement » d'où « parfaite régularité du pouls »), eugénisme (« bonne origine » d'où « amélioration des caractères héréditaires d'un groupe humain »), euthanasie (« mort agréable » d'où « action destinée à donner la mort à un malade incurable pour soulager ses souffrances »), etc.

    Euphorie
    Explosions de joie nocturnes ou nuits de bien-être ?...

     


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  • On veillera à bien orthographier la deuxième syllabe du mot discrimination, qui a vite fait − sous l'effet d'une prononciation paresseuse subissant l'attraction de discret ? − de se voir affubler d'un é barbare à la place du i.

    Emprunté du latin discriminatio (séparation), le mot discrimination compte donc quatre i et signifie « distinction, différence » (sans idée de traitement inégal) ainsi que « action d'isoler et de traiter différemment certains individus par rapport aux autres » (avec, cette fois, l'idée de traitement inégalitaire).

    La discrimination du vrai et du faux.

    Une discrimination sociale, raciale.

    La loi s'applique à tous sans discrimination.

    Remarque : L'usage du verbe discriminer est beaucoup moins fréquent que celui du nom discrimination et de l'adjectif discriminatoire.

    Discrimination

     


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  • Les « as de la gâchette » ont du souci à se faire...

    En effet, le terme gâchette, couramment utilisé dans plusieurs expressions populaires, est en fait un abus de langage. La gâchette (avec un â) est une des pièces internes constitutives du mécanisme de percussion des armes à feu et, de fait, elle est invisible. Elle est souvent confondue avec la queue de détente, pièce sur laquelle l'index appuie pour déclencher le tir. Pour faire feu, le tireur n'appuie donc pas sur la gâchette mais bien sur la détente (qui actionne la gâchette) !

    Appuyer sur la détente, presser la détente.

    Aussi devrait-on parler plus légitimement d'« as de la détente » pour désigner un tireur hors pair. Ou encore dire de quelqu'un qui se sert de son arme sans discernement qu'il a « la détente facile ».

    Séparateur de texte

    Remarque : En serrurerie, la gâchette désigne une petite pièce d'acier fixée sous le pêne et servant d'arrêt à chaque tour de clé (la gâche correspondant, quant à elle, à la pièce métallique dans laquelle s'engage le pêne de la serrure).

    Gâchette / Détente

     


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