• Au final

    Attention, locution suspecte !

    Condamnée par l'Académie comme « grammaticalement fautive », présentée comme « familière » dans le Petit Robert, l'expression au final est pourtant fréquemment employée, tant à l'écrit qu'à l'oral, comme synonyme de finalement.

    Que lui reproche-t-on, au juste ? De faire de l'adjectif final un nom : au n'est-il pas la contraction de à le ? nous explique-t-on le nez plissé. Le masculin attendu excluant le substantif féminin finale (« dernière épreuve d'une compétition sportive »), l'homme de goût passera son chemin. Point final.

    L'argument est de poids, assurément, mais ne saurait donner la mesure : les puristes font-ils autant de cas de l'expression en définitive, dûment consignée dans le Dictionnaire de l'Académie ? Si l'on accepte cette dernière locution mise pour « en sentence définitive », pourquoi refuser au final, que l'on peut voir comme une ellipse de « au temps final, au moment final » ?

    D'autres spécialistes arguent que ledit final ne serait en fait qu'une variante orthographique du substantif masculin finale, emprunté de l'italien finale pour désigner la dernière partie d'une œuvre musicale, d'un acte d'opéra (le finale de la neuvième symphonie de Beethoven). Partant, il était écrit que le syntagme au final(e) finirait par se rencontrer dans la littérature musicale, comme en témoignent ces exemples :

    « (...) il est bon dans une symphonie même pastorale de faire revenir de temps en temps le motif principal, gracieux, tendre ou terrible, pour enfin le faire tonner au finale avec la tempête graduée de tous les instruments » (Gérard de Nerval).

    « [Le compositeur italien] Piccinni eut l'heureuse idée de les [= divers motifs musicaux] annoncer aussi par des changemens de mouvemens et de mesure, donnant, par ce moyen, au final, moins d'uniformité et plus de développement et d'étendue » (Biographie nouvelle des contemporains, 1824).


    L'honnêteté m'oblige de préciser que cette origine musicale, fondée sur une pirouette orthographique, ne fait pas l'unanimité. Et pourtant... Un article de la Grammaire des grammaires (1853) de Girault-Duvivier a retenu toute mon attention :

    « [Pour le grammairien Domergue, membre de l'Académie française de 1803 à 1810] le mot final, ainsi que la chose, nous vient des Italiens, et que dans leur langue il est, lorsqu'il signifie le morceau final, du genre masculin : Ecco un bel finale, disent-ils ; ils sous-entendent pezzo, qui veut dire morceau. D'ailleurs, ajoute Domergue, final est évidemment un adjectif, ou plutôt un adjectif substantifié [qui] ne peut être d'un autre genre que du genre masculin. »

    La boucle est bouclée : au final serait donc, selon l'aveu même d'un académicien, l'ellipse de la locution musicale « au morceau final ». Pour autant, rien n'empêche ses sceptiques successeurs ainsi que le commun des mortels qui ne veut froisser personne de lui préférer des expressions plus consensuelles comme à la fin, finalement, pour finir, en fin de compte, tout compte fait, au bout du compte, en dernier lieu, en définitive, etc., voire in fine, locution latine renvoyant à la fin d'un livre, d'un texte, d'un discours.

    AstuceOn notera que finale, au féminin, désigne la dernière épreuve d'une compétition sportive ; au masculin, la dernière partie d'une œuvre musicale.

    Il va disputer la demi-finale mais Il va entonner le finale.

     

    Séparateur de texte

    Remarque 1 : D'autres encore justifient la construction au final par analogie avec la locution latine in fine ou avec au total.

    Remarque 2 : La locution est présentée comme « invariable » dans le Bescherelle.

    Remarque 3 : Dans la neuvième édition de son Dictionnaire, l'Académie enregistre les deux graphies pour le substantif masculin employé au sens de « dernière partie d'une œuvre » : « Final, ou mieux, Finale. »

    Remarque 4 : L'adjectif final s'écrit finals au masculin pluriel (parfois finaux dans le vocabulaire des linguistes et des économistes) et finales au féminin pluriel.

    Les résultats finals, les solutions finales.

    Remarque 5 : Voir également le billet En définitive.

    Au final

     

    « Absent / PrésentMaint / Moult »

    Tags Tags : , ,
  • Commentaires

    1
    Mercredi 4 Avril 2012 à 19:31

    Difficile de se défaire de ce au final !

    Je signale au passage une petite coquille : "décriées par les puristes, l'expression au final..." 

    Petite vengeance mesquine après la faute que vous avez soulevée sur mon blog 

    2
    Marc81 Profil de Marc81
    Mercredi 4 Avril 2012 à 19:50

    Eh bien nous sommes donc quittes... au final !

    Je corrige la faute de ce pas. A bientôt, dans notre quête du beau langage.

    3
    Vendredi 6 Avril 2012 à 12:17

    Exactement 

    A bientôt !

    4
    toutcomptefait
    Mardi 11 Juin 2013 à 01:28

    Je trouve cette expression positivement répugnante. Elle m'exaspère et me fait désespérer de mes compatriotes. Il n'y a vraiment aucune raison de l'employer. Lisez de bons livres et exercez-vous à bien parler, mille sabords !

      • Salima
        Mercredi 30 Décembre 2015 à 18:18

        Je  me rallie totalement à votre avis: je suis excédée par l'usage inconsidéré de cet  "au final" par la plupart des locuteurs français... J'en ai la nausée  !!....

        Espérons qu'il passera de mode comme tous les "tics" verbaux.

    5
    Marc81 Profil de Marc81
    Mardi 11 Juin 2013 à 07:29

    Et que pensez-vous de en définitive ?
    Finalement, le débat reste ouvert, même dans les bons livres...

    6
    Luc de Rancourt
    Mercredi 18 Septembre 2013 à 22:41

    Totalement d'accord avec toutcomptefait. Exaspérant et de nature à vous donner des boutons. Sacrebleu!

    7
    Vendredi 18 Octobre 2013 à 12:56

    Bonjour,


    En vérifiant le référencement de mes articles, je découvre le votre et cet article qui traite d'un sujet qui me tient également à coeur. Agacé par cette pseudo expression, je m'en suis fait comme vous l'écho sur mon blog. Je n'ai pas tout à fait les mêmes arguments ou conclusions. Certes tous les avis sont respectables, mais vos exemples citant Gérard de Nerval et Piccini ne sont pas significatifs car ces auteurs évoquent le morceau de musique (final ou finale) et non de l'expression dissonante dont il est question ici. La nuance est de taille et ne légitime en rien cet horrible "au final".


    En toute sympathie,


    Alex-André

    8
    Vendredi 18 Octobre 2013 à 14:26

    Vous écrivez : "Vos exemples citant Gérard de Nerval et Piccini ne sont pas significatifs car ces auteurs évoquent le morceau de musique (final ou finale)."

    Nous serions-nous mal compris ? Mon propos, fort de ces deux exemples, est justement d'illustrer la thèse sur l'origine musicale de la graphie au final. Voilà tout. Que ledit tour se soit ensuite répandu dans l'usage courant, avec le sens que l'on sait, est une autre affaire, sur laquelle la citation de Domergue, cette fois, nous apporte un éclairage qui me semble intéressant. Partant, et au risque de me répéter, je ne vois pas bien au nom de quel principe on reprocherait à au final ce que l'on accepte de en définitive...

     

    9
    Michel JEAN
    Jeudi 10 Décembre 2015 à 15:01

    Bonjour M. Marc,  moi qui croyais que, m'etais plu à croire que ce pluriel artificiel en (als) était abandonné au profit du joli "finaux", bien que les délits pénals me laisse pénaux... Merci. Bye. Mich.

    10
    PetiteL
    Lundi 16 Mai 2016 à 11:05
    Donc maintenant il faut dire "finalement" à la place de "au final" ;-)
    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :