• Au bord de l'abîme

    Au bord de l'abîme

    « La France plonge vers la pauvreté, elle emporte sa jeunesse dans une abime scélérate. »
    (Jean-Christophe Gallien, sur latribune.fr, le 31 mars 2016)  
     

     

    FlècheCe que j'en pense


    L'orthographe n'est pas le seul écueil que nous réserve le mot abîme (autrefois écrit abisme, abysme, abyme et, depuis les Rectifications de 1990, abime). Son genre aussi plonge plus souvent qu'à son tour le locuteur dans... un abîme de perplexité.

    Autant reconnaître d'emblée que l'hésitation en la matière ne date pas d'hier ; Vaugelas s'en faisait déjà l'écho dans ses Remarques sur la langue françoise : « Abisme est toujours masculin : c'estoit un grand abisme, et non pas une grande abisme, comme parlent quelques-uns. » C'est que depuis au moins la fin du XIIe siècle l'usage ne répugnait pas à faire dudit substantif un transsexuel, ainsi que le confirme Godefroy dans son Dictionnaire de l'ancienne langue française : « Abisme, substantif féminin et masculin. » Pour preuve, ces quelques exemples exhumés de l'oubli : « Un abisme ou l'en ne puet avoindre ou avenir » mais « L'abisme profonde de ses jugemens » (Jean de Salisbury) ; « Un abisme cruel » mais « Mers et abismes loingtaines » (Jean Molinet) ; « Est il de mal nul si profond abisme » mais « il vit en une abisme » (Marguerite de Navarre) ; « un abîme » mais « au fond d'une abîme » (Malherbe) ; « un profond abîme » mais « comme dans une abîme » (Pierre Richelet). Rabelais, de son côté, s'en tenait prudemment au seul masculin (« profond abisme »), quand Ronsard avait une nette préférence pour le féminin (« De l'abysme la plus profonde »).

    Cette valse-hésitation n'était pas du goût de Littré : « Ce mot a été féminin dans le XVIe siècle (1), sans aucune raison, si ce n'est la terminaison en e muet. » Sans aucune raison, vraiment ? Abîme est pourtant issu du latin populaire abismus, altération du latin chrétien abyssus (« profondeur de l'enfer »), lui-même emprunté du grec abussos (« sans fond »). Or, que lis-je à l'entrée « abyssus » de mon Gaffiot ? « Féminin (quelquefois masculin), abîme. » Voilà, convenons-en, un argument de poids à mettre au crédit des tenants d'une abîme − encore que nombre de noms latins féminins en -us sont devenus masculins en français (que l'on songe à papyrus, porticus, synodus, etc.).

    Le fait est que le mot abîme, sur le genre duquel l'usage a longtemps hésité, est désormais exclusivement masculin. Quel que soit le dictionnaire actuel dans lequel vous vous abîmerez les yeux.


    (1) Et pas uniquement au XVIe siècle, comme le prouvent les exemples précédemment cités.


    Voir également les billets Genre des noms et Accent circonflexe.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Elle emporte sa jeunesse dans un abime (ou abîme) scélérat.

     

    « Un parfum de désaccordLe jeu de la chandelle »

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