• Au bénéfice du doute

    Le bénéfice du doute

    « Aujourd’hui, croyants et non-croyants sont d’accord sur le fait que la Terre est essentiellement un héritage commun, dont les fruits doivent bénéficier à tous.  »
    (Cécile Chambraud, sur lemonde.fr, le 16 juin 2015) 

    (photo Wikipédia sous licence GFDL par Casa Rosada)

    FlècheCe que j'en pense


    Dieu quel charabia ! Je veux parler de la traduction française de la première encyclique publiée par le pape François. C'est qu'il ne faudrait pas oublier que le verbe bénéficier signifie « tirer profit ou avantage de quelque chose » et, partant, ne peut avoir pour sujet que la personne ou la chose qui tire profit : Ils ont bénéficié de cette mesure et non Cette mesure leur a bénéficié. Telle est du moins la position de l'Académie, de Hanse et de Colignon.

    Force est pourtant de constater que, sous l'influence du verbe profiter, la construction inverse − consistant à employer bénéficier au sens d'« apporter un profit, un avantage à ; être utile à », c'est-à-dire avec pour sujet un inanimé ou un nom de chose qui produit le bénéfice et pour complément un nom introduit par la préposition à − est largement répandue... jusque dans les colonnes du Petit Larousse, du Petit Robert et, de façon plus surprenante, du Dictionnaire de l'Académie : ne lit-on pas,  à l'entrée « privatif » de la dernière édition dudit ouvrage, « se dit aussi de ce qui marque la propriété exclusive de quelqu'un, de ce qui bénéficie à une seule personne » ? Un comble, quand on sait que l'Académie a encore tout récemment publié sur son site Internet une mise en garde contre le solécisme bénéficier à !

    À la décharge des Immortels, reconnaissons qu'il est facile de se perdre dans les changements de construction qu'a connus le verbe bénéficier. Jusqu'au XVIe siècle, le bougre était surtout employé de façon transitive, au sens de « pourvoir (quelqu'un) d'un bénéfice » (en  droit féodal et ecclésiastique), puis de « gratifier (quelqu'un) d'un bienfait » (dans l'usage courant) : « Si un soldat, qui a desja esté beneficié, refait encore actes extraordinaires, il reçoit nouveau bienfait » (François de La Noue, cité par Littré). Ces emplois ont disparu au profit de bénéficier sur (une marchandise, un marché) − au sens économique de « réaliser un gain en espèces, faire quelque profit » (spécialement à propos de l'exploitation minière) − et de se bénéficier (« être utilisé, exploité »), puis de bénéficier de quelque chose qui, à en croire Grevisse, ne serait finalement pas antérieur au milieu du XIXe siècle (1). L'Académie n'acceptera ce dernier tour qu'en 1932, malgré les oppositions d'Abel Hermant (« Le style boutiquier envahit tout »).

    Afin d'éviter toute critique, mieux vaut encore s'en tenir, dans notre affaire, à l'irréprochable verbe profiter qui, lui, supporte depuis longtemps les deux constructions, donc les deux points de vue (profiter de et profiter à). On nous assure, foi de puristes, que ce sera tout bénef pour la langue.

    (1) On trouve pourtant dans un recueil de la jurisprudence française cet arrêté du 21 février 1814 : « tous les actes conservatoires (...) doivent bénéficier à tous les cohéritiers. »


    Voir également le billet Bénéficier

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Un héritage commun, dont les fruits doivent profiter (ou être bénéfiques) à tous.

     

    « Ça "cent" mauvais...Tous les goûts sont dans le (yaourt) nature »

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