• Accord 2 en 1

    « Accord aux forceps pour la Grèce. »
    (Gérard Tur, sur econostrum.info, le 25 mai 2016)  

     

    FlècheCe que j'en pense


    Forceps est un emprunt du latin forceps (forcipes au pluriel, l'usage restant hésitant quant au genre), composé de la racine de capere (« tenir, prendre ») et, selon les sources, de formus (« chaud ») ou de foras (« dehors »), soit littéralement « instrument propre à saisir les objets chauds » ou « instrument propre à saisir pour tirer dehors », d'où « tenailles, pinces (de forgeron, à l'origine) ». Le mot est passé en français − en conservant la même forme au singulier et au pluriel et en s'alignant, pour le genre, sur biceps − pour désigner divers instruments de chirurgie et particulièrement, en obstétrique, celui en forme de pince, destiné à saisir la tête de l'enfant pour en faciliter l'expulsion lors d'accouchements difficiles : « Félicia [était] idiote depuis sa naissance (le médecin s'était, disait-on, servi du forceps avec trop de vigueur) » (Mauriac), « Avec son crâne sorti au forceps » (Druon).

    Il va sans dire que la tentation est grande de voir un pluriel dans cette forme avec s final, désignant qui plus est un objet constitué de deux branches. Et de fait, nombreuses sont les plumes contemporaines à s'être laissé abuser : « L'enfant se présente par le bassin. Il faudra l'extraire aux forceps » (Michel Peyramaure), « Jean était un gros bébé de quatre kilos, ce qui avait nécessité l'utilisation des forceps » (Albin-Georges Terrien), « [Le CPE] accouché aux forceps du 49-3 par un Parlement qui n'en voulait pas » (Pierre Joxe), « J'étais heureux pourtant de vous retrouver après tant de jours durant lesquels un Hamlet accouché aux forceps m'avait tenu éloigné de vous et de notre spectacle » (Jacques Lassalle), « [La création de valeur] passe par la diversification aux forceps de vos activités » (Jean Montaldo), « La pauvreté de François n'a rien d'une ascèse aux forceps » (Philippe Delerm). L'usage en a toutefois décidé autrement : quand ciseaux au pluriel désigne un instrument formé de deux lames d'acier articulées, à côté de ciseau au singulier qui s'applique à l'outil à une lame du menuisier ou du sculpteur, c'est le pluriel fers qui désigne usuellement l'appareil que les médecins appellent un forceps. Comparez : les deux branches d'un forceps et les deux lames des ciseaux ; une paire de ciseaux (= un seul objet, encore appelé les ciseaux) et une paire de forceps (= deux forceps) ; accoucher avec les fers (Académie) et accoucher au forceps (TLFi). Forceps se distingue tout autant de ses cousines pince et tenaille, lesquelles partagent avec un petit nombre d'objets formés de deux parties semblables ou symétriques (cisaille, jumelle, moustache...) la particularité de s'utiliser indifféremment au singulier ou au pluriel (selon qu'on envisage l'objet ou les parties qui le constituent).

    Le singulier s'est naturellement maintenu quand forceps s'est employé « par métaphore ou par comparaison » (dixit le TLFi), avec le verbe accoucher : « Faudra-t-il t'accoucher ton idée avec le forceps ? » (Hugo), « Il fallut [que l'émeute] fît l'office du forceps pour obliger le roi et la Chambre à accoucher d'un ministère » (Sainte-Beuve), « Je suis en couche d'un nouveau roman qui aurait besoin de forceps » (George Sand), « La Russie est, à cette époque, une nation adolescente accouchée au forceps, depuis un siècle à peine » (Camus), « un stratège de génie, Otto von Bismarck, accouchant au forceps de la première unité politique allemande » (Bernard-Henri Lévy) ou, plus généralement, à propos de toute activité physique ou intellectuelle qui voit le jour avec difficulté : « Et dans son rôle, il a presque mis la tirade de mon roman. Et des mots d'esprit qui sont des mots des Goncourt au forceps » (Edmond de Goncourt), « Étienne Rey m'a tiré de l'enfance, au forceps » (Émile Henriot), « La monnaie unique a été conçue comme le moyen de faire advenir au forceps une nation européenne » (Jean-Pierre Chevènement), « Accord a minima : Accord à la manque, ou du moins fort modeste. Ou, si l'on veut, notamment en politique, accord au forceps » (Pierre Merle, l'écrivain), « C'est trop tard, mon vieux, hurle-t-il ! beaucoup trop tard ! fallait y aller tout de suite ! au forceps ! aux instruments ! fallait foncer dans le tas, tant que l'adversaire était au tapis ! » (Bernard-Henri Lévy), « J'ai l'impression de ressusciter, au forceps certes mais avec résolution » (Yasmina Khadra) .

    Pour Bernard Cerquiglini, au forceps fait désormais partie de ces « expressions recherchées ou néologiques qui passent pour typiquement journalistiques ». Il est vrai que le tour, court, expressif et sonore (avec son p et son s prononcés), a tout pour séduire une presse avide de locutions imagées ; mais c'est surtout à son côté chic et savant qu'il doit d'être plus que jamais à la mode, notamment dans la rédaction des titres. Jugez-en plutôt : « Le PSG s'impose au forceps », « Les Bleus au forceps », « Victoire au forceps », « Une loi au forceps », « Le budget adopté au forceps », « La vérité au forceps », etc. Une loi au forceps (pour « une loi accouchée dans la douleur, péniblement, avec difficulté ; une loi votée à l'arraché »), passe encore, mais Les Bleus au forceps ! Avouez que le raccourci est saisissant. Faut-il pour autant jeter le bébé avec l'eau du bain ?

    Remarque 1 : La phrase de François Mitterrand sur le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes (« Il est certain que ce droit inaliénable n'entrera pas dans les faits au forceps, pour employer une expression médicale ») peut prêter à sourire, tant ledit instrument est plus réputé pour extraire (les corps étrangers) que pour (les) implanter.

    Remarque 2 : Le « tweet » de Michel Cymes, en réaction à un ancien titre de l’Équipe « Paris [vainqueur ?] au forceps », est encore plus savoureux : « Moi, j'aurais mis "forceps" au pluriel ! Sortir 11 joueurs apathiques ça demande au moins 2 pinces. » Tout est dit.

    Remarque 3 : Plus surprenante est cette observation − à prendre avec des pincettes ? − trouvée sur un site Internet consacré aux « subtilités du langage des médecins expliquées par un professionnel » : « Tout comme "ciseaux", ce terme, qui signifie "tenaille", s’emploie au pluriel. [Les forceps] servent à extraire le fœtus de la filière génitale dans un accouchement difficile par voie basse. » C'est à n'y rien comprendre. À moins que... À moins que ledit expert ne soit de nationalité belge : André Goosse n'observe-t-il pas que « les forceps pour le forceps est fréquent en Belgique » ?

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Accord au forceps pour la Grèce.

     

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  • Commentaires

    1
    Daniel
    Vendredi 17 Février à 11:02

    Au sujet du slogan choisi pour les jeux olympiques de Paris, Bernard Pivot écrit :

     

    "Ce qui est invraisemblable c'est que tout le comité olympique français est accouché d'un slogan aussi plat, aussi nul."

     

    Je suppose que cette phrase est correcte. Est-ce aussi votre avis avec ou sans forceps ?

     

    Merci 

      • Vendredi 17 Février à 17:09

        Il s'agit là d'une retranscription fautive des propos de Bernard Pivot : « Ce qui est invraisemblable, c'est que tout le comité olympique français ait accouché d'un slogan aussi plat, aussi nul. »

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