• À l'heure du désordre ?

    « Dans les premières vingt-quatre heures, plus de 12 000 personnes avaient candidaté » (à propos du tirage au sort organisé pour sélectionner les participants à l'inhumation du scientifique britannique Stephen Hawking, photo ci-contre).
    (paru sur lemonde.fr, le 12 mai 2018)

     

      FlècheCe que j'en pense


    Précisons-le d'emblée, voilà une formulation que Girodet voudrait voir disparaître au fond de quelque trou noir : « Éviter les anglicismes les dernières vingt-quatre heures, les prochaines vingt-quatre heures. Dire plutôt : les vingt-quatre dernières heures, les vingt-quatre prochaines heures. » Il est vrai qu'en français, lorsqu'un nom est accompagné d'un déterminant numéral et d'un adjectif comme autres, derniers, mêmes, premiers, prochains, celui-ci se place d'ordinaire après celui-là, contrairement à l'usage anglais : les deux autres personnes, les trois derniers livres, les quatre mêmes chiffres, les cinq prochains jours, les dix premières secondes (mais the first ten seconds), etc. L'acteur Raymond Souplex aurait-il accepté, en son temps, d'interpréter le rôle du commissaire Bourrel dans... Les Dernières Cinq Minutes ?

    Seulement voilà : il est des cas, n'en déplaise à notre expert − dont le rayonnement, soit dit en passant, n'est plus à démontrer −, où la place de l'adjectif associé à une expression numérale n'est pas indifférente, mais porteuse d'une nuance de sens bienvenue. Dupré fait ainsi observer qu'« il y a une différence entre la dernière semaine (prise en bloc) et les sept derniers jours (pris séparément). C'est cette différence que l'usage tente de transférer en opposant les derniers quinze jours à les quinze derniers jours ; il ne s'agit pas d'un anglicisme comme certains linguistes l'ont affirmé, à tort » − voilà Girodet rhabillé pour les dix prochains hivers... Et Dupré d'ajouter : « Bien entendu, il serait plus simple et plus correct de dire : la dernière quinzaine. » En d'autres termes, il arrive, dans notre syntaxe, que l'adjectif précède le numéral quand l’ensemble que celui-ci forme avec le nom est considéré « comme un tout » (selon Hanse), « comme la subdivision d'un tout » (selon Nyrop) ou « comme une sorte d’unité (par exemple quand on compte par dizaines, par centaines, etc.) » (selon Grevisse). Comparez : les huit prochains jours (pris séparément) et les prochains huit jours (= la prochaine semaine), les cent derniers mètres (l'unité est le mètre) et les derniers cent mètres (l'unité est la centaine de mètres), les mille premiers euros et les premiers mille euros (= la première tranche de mille euros). De là les subtilités d'ordre pécuniaire évoquées par Grevisse dans ses Problèmes de langage (1970), à une époque où l'on comptait encore en francs : « Un gros commerçant, par exemple, remueur de millions, s’il rappelle ses débuts très modestes, parlera des mille premiers francs qu’il a gagnés ; s’il pense à l’époque où son commerce a prospéré, il parlera des cent premiers mille francs qu’il a mis de côté, ou encore des premiers cent mille francs qu’il a portés à la banque… On le voit, il s’agit d’une échelle d’unités : ce commerçant a d’abord compté par francs, puis par mille francs, puis par cent mille francs. » L'antéposition de l'adjectif, note toutefois Goosse dans Le Bon Usage, « est moins justifié[e] et plus rare (sauf au Québec, sans doute sous l’influence de l’anglais) quand cette sorte d’unité n’est pas perceptible ». Aussi évitera-t-on d'écrire à la mode d'outre-Manche : Les derniers (ou premiers ou prochains) deux jours, à moins que le contexte n'oblige à les compter par groupe de deux.

    Quant à ceux qui voudraient nous faire croire que cet usage (ou cette dérive, selon le point de vue) est récent (1), sans doute seront-ils étonnés d'apprendre qu'il est attesté depuis au moins le XIVe siècle : « Dedans les prochains huit jours » (lettre d'Édouard III d'Angleterre à son cousin Jehan III de Brabant, 1339), « Les premiers trois characteres à la dextre » (L'Arithmétique de Simon Stevin, 1535), « Aux premiers cinq ans de son empire » (Guillaume de La Perrière, 1555), « Les premiers cinq ans il fut homme de bien » (François Bourgoing, 1560), « Quand deux choses sont egales ľune à l'autre, et si on adiouste à l'une autant que à l'autre, les deux produitz [...] auront leur proportion comme les premieres deux choses ont l'une à l'autre » (Practicque pour brievement apprendre a ciffrer, 1565), « Appellons des premiers cent ans les Apostres » (Théodore de Bèze, 1580), « Après les premiers trois ans » (Responses du droict françois, 1596), « Les premieres six ou sept annees sembleront steriles à quelques uns » (Charles Lalemant, 1626), « Après les deux premieres vingt quatre heures » (Traité de marine, 1676), « Dans les premieres vingt-quatre heures » (Le Journal des savants, 1708), etc., et sous plus d'une plume respectable : « Il ne doibt au paidagogisme que les premiers quinze ou seize ans de sa vie » (Montaigne, 1580) (2), « Les trois dernières mille livres qui restent dues » (Bossuet, 1702), « Il en meurt près d'un quart dans les premiers onze mois de la vie » (Buffon, 1749), « Je veux m'ensevelir ici ces derniers huit jours » (Chateaubriand, 1811), « Pendant les premières sept années de sa séparation d'avec sa maîtresse » (Flaubert, 1846), « Les premières dix minutes » (Michelet, 1854), « Une absence complète d'aliments [...] devra être observée pendant les premières quarante-huit heures » (Grand Larousse universel du XIXe siècle, avant 1877), « Ces derniers dix-huit mois [...] furent pour moi des mois chargés outre mesure et difficiles » (Littré, 1880), « Les premiers cinq cent mille francs » (Zola, 1883), « Ces dernières quarante-huit heures contenaient trois faits » (Paul Féval, 1889), « Tous les malheurs et les cataclysmes de l'univers pendant les dernières vingt-quatre heures » (Proust, 1919), « Voir les héritiers dépenser les premiers mille francs de leur legs » (Giraudoux, 1921), « Tous les événements et états de ces derniers quinze jours » (Charles Du Bos, 1927), « Durant ces premiers six jours de quiétude » (Gide, 1930), « Les autres cinq cents francs […] les derniers cinq cents francs [il s’agit explicitement de billets de 500 francs] » (Georges Duhamel, 1934), « Ce qui a été fait par mon gouvernement au cours des derniers trois mois » (Mendès France, 1954), « Pendant les mêmes cinq années » (Charles de Gaulle, 1959), « Combien de fois est-ce arrivé pendant les derniers six mois » (Simenon, 1967), « Quelques yachts pimpants […] égaient les premiers cent mètres » (Michel Tournier, 1977), « Un événement échu au cours des dernières vingt-quatre heures » (Robert Martin et Marc Wilmet, 1980), « Après le coup de collier des dernières quarante-huit heures, il dort » (Henri Queffélec, 1982), « Ce sont les derniers cent mètres » (Daniel Pennac, 1990), « Ces dernières vingt-quatre heures » (Bruno Dewaele, 2011), « Parmi les questions des internautes de ces dernières quarante-huit heures » (Jean-Pierre Colignon, 2015).

    Vous l'aurez compris : dans cette affaire, qui en surprendra plus d'un par sa singularité, il convient de se garder de tout jugement hâtif. Nul besoin de sortir d'Oxford ou de Cambridge pour s'aviser que c'est le sens qui doit nous guider, plutôt que le refus aveugle d'une construction perçue − à tort ou à raison − comme une concession à l'anglais. Aussi parlera-t-on régulièrement des vingt-deux, vingt-trois ou vingt-quatre dernières heures quand s'impose l'idée d'un décompte précis, mais des dernières vingt-quatre heures dès lors qu'il est question de la locution synonyme de « un jour ». Pas de quoi crier au chaos syntaxique pour autant...


    (1) « Dans 99 % des cas, il est question des "dernières vingt-quatre heures", traduction littérale (probablement des dépêches d'agences anglo-saxonnes) de the last twenty four hours » (Robert Massin, 1988), « La langue française subit depuis 2007 une sévère poussée de désorganisation dans l'emploi des adjectifs dernier, premier, prochain placés au contact d'un nombre [...], sous l'influence de mauvaises traductions de l'anglais, langue étrangère dans laquelle l'ordre des mots est ici l'inverse du nôtre » (Mission linguistique de la langue française, 2008).

    (2) Avouons que l'on peine à voir dans « quinze ou seize ans » une unité de temps au sens strict...

    Remarque : Concernant l'emploi du verbe candidater, voir ce billet.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Dans les premières vingt-quatre heures ou Dès le premier jour.

     

    « Un cas à... parGraine d'instar »

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  • Commentaires

    1
    Anne
    Dimanche 27 Mai à 13:23

    Bonjour

    Merci d’avoir expliqué cette nuance.

    Et : « plus de 12 000 candidats s’étaient présentés » ?

    « plus de 12 000 personnes avaient postulé » ?

     

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